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à l’École Normale Supérieure, de la rue d’Ulm  – A la Maison Heinrich Heine

à l’École Normale Supérieure, de la rue d’Ulm – A la Maison Heinrich Heine

Les 18 et 19 novembre a eu lieu à la Cité un de ces événements qui la qualifie comme un lieu magique où souffle l’esprit. Il s’agissait d’un colloque international trilingue qui avait démarré le jeudi 17 à l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm avant de se poursuivre à la Fondation des États-Unis puis à la Maison Heinrich Heine. Organisé par l’Université Paris-8, Vincennes–Saint-Denis, EA Transferts critiques anglophones (TransCrit) ; l’Université Paris-Est Créteil, Institut des Mondes Anglophone, Germanique et Roman (Imager) ; l’Institut des Textes et Manuscrits Modernes (Item), Équipe Multilinguisme, Traduction, Création ; le CNRS/École Normale Supérieure, Labex TransferS/PSL avec Melodia E. Jones Chair, State University of New York at Buffalo et, Vincent Broqua (Université Paris-8, Vincennes—Saint-Denis) et Dirk Weissmann (Université Paris-Est Créteil) au Comité d’organisation, c’est le premier colloque international consacré à cette technique et qui en fait un premier état des lieux, en partant des aires littéraires où le genre a fait son apparition dès les années 1950 : les  États-Unis, la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne.

La traduction gastronomique : un vrai buffet déjeunatoire à la Fondation des États-Unis

La traduction gastronomique : un vrai buffet déjeunatoire à la Fondation des États-Unis

Pour ceux qui ne la connaîtraient pas, il est en temps de faire sa connaissance... Depuis plus d’une cinquantaine d’années, la traduction homophonique (homophonic translation, sound translation, Oberflächenübersetzung) a fait son entrée dans le champ littéraire international, où elle est pratiquée par un nombre croissant d’écrivains, aux États-Unis, en Allemagne, en France etc. À la suite de quelques pionniers tels que Louis Zukofsky, Ernst Jandl ou les membres du groupe Oulipo, ce « genre » hétérodoxe, entre traduction et création, s’est largement diffusé sur le plan international, jusqu’à faire partie des exercices proposés aux étudiants dans les cours de “creative writing”. Jugée par d’aucuns comme une pratique inacceptable, illégitime voire peu éthique, cette approche de la traduction occupe aujourd’hui une place essentielle au sein des formes littéraires expérimentales, en particulier dans le domaine de la poésie.

A l’intérieur d’une même langue c’est aussi le domaine du jeu de mots “comment vas-tu Yo de poil ?”, “défense d’y voir” etc, alors qu’entre deux langues la traduction est en principe synonymique mais d’un point de vue tout à fait théorique, on pourrait considérer qu’idéalement la traduction d’une poésie, pour lui conserver son identité de forme et de fond, devrait être à la fois synonymique et homophonique ce qui n’est pas une mince affaire puisque au bout de tous ses efforts, on arriverait à l’identique. Disons plus prudemment que le synonymique ne doit par perdre de vue l’homophonique... et lycée de Versailles. Cependant en pratique les deux approches s’éloignent parfois énormément et, pour apprécier la gaufre qui les sépare, prenons deux exemples  “A renaissance man” qui donnerait “Irénée cense manne” doit se traduire pour le sens par “un Pic de la Mirandole” et “Die kaiserlishe Familie, en traduction homophonique “Dix quasars lichent faméliques” sera en traduction synonymique “la famille

"Mots D'Heures: Gousses, Rames” et “Mother Goose Rhymes”

"Mots D'Heures: Gousses, Rames” et “Mother Goose Rhymes”

Prenons un exemple parlant avec “Mots D'Heures: Gousses, Rames” (un livre d'heures est un livre liturgique catholique). Le Manuscrit d'Antin, de François Charles Fernand d'Antin (1857-1950) publié en 1967 par Luis d'Antin van Rooten qui, après “Les oeuvres complètes de Lord Charles” annotées par John Hulme et "Frayer Jerker" dans Anguish Languish (tous deux de 1956 en traduction  français-anglais) représente un étape importante de l’art. Ce qui est présenté comme un recueil de poèmes écrits dans un français archaïque, avec des gloses pseudo-savantes  en notes, traduit homophoniquement des comptines anglaises, donnant un texte français plutôt absurde. Il n’est pas daté, mais un repère possible est l’apparition en 1940 de Humpty Dumpty dans "A Gander at Mother Goose” de Tex Avery. Ce qui est présenté ce sont des comptines comme elle sonneraient si elle étaient dites en anglais avec un accent français, ainsi que  le titre du manuscrit qui à haute voix évoque “Mother Goose Rhymes”, soit les rimes de la mère-oie. A suivi, en 1980, un autre livre du genre anglais-français “N'Heures Souris Rames”, avec quarantaine de comptines, publié par Ormonde de Kay et 1981 “Morder Guss Reim” The Gustav Leberwurst Manuscript de John Hulme, très semblables dans le style et l'apparence aux “Mots D'Heures” d’origine bien qu’avec des comptines différentes.

"Mots D'Heures: Gousses, Rames” édition de 1967

"Mots D'Heures: Gousses, Rames” édition de 1967

Ce n’est évidemment pas un hasard si le premier texte du recueil met en scène Humpty Dumpty. Le plus souvent représenté par un œuf, il était le personnage éponyme d'une comptine anglaise très populaire, qui a été réutilisé de nombreuses fois en littérature, dans des illustrations, en musique et au cinéma. Lewis Carroll l’avait emprunté aux personnages charmants de son enfance pour le placer dans un chapitre de son récit “De l'autre côté du miroir” où justement Humpty Dumpty discute du sens des mots avec Alice. Il y affirme : “les mots ne veulent dire que ce que je veux qu'ils disent” et à l'objection d'Alice qui demande si l’on peut donner autant de sens différents à un mot, il répond « la question est de savoir qui est le maître ». Ce dialogue, où un œuf posé sur le sommet d'un mur étroit parle comme un homme de pouvoir, est devenu un lieu commun dans les discussions politiques et académiques dans le monde anglo-saxon.

Les deux poèmes ci-dessus 1 et 34 dans leur langue originale

Les deux poèmes ci-dessus 1 et 34 dans leur langue originale

Certains ont même rapproché Lewis Carroll de Socrates et de sa méthode, effectivement il était professeur de logique mais aussi diacre de l'Église anglicane. Charles Lutwidge Dodgson (1832-1898), de son vrai nom, était, selon ses élèves, un personnage guindé, toujours vêtu d’une redingote noire et d’un faux col d’ecclésiastique qui suscitait surtout l’ennui. De plus il était gaucher et bègue, et le psychanalyste John Skinner a placé cette caractéristique à l’origine de son obsession du renversement. Dans “De l’autre côté du miroir” le temps aussi bien que l’espace sont inversés. On écrit à l’envers, on souffre d’abord, on se blesse ensuite. Dans ce monde bizarre, il faut s’éloigner du but pour l’atteindre, les personnages y font le contraire de ce qu’on attend d’eux. Quant au bégaiement, il serait peut-être à l’origine des fameux mots-valises. La hâte ajoutée au défaut d’élocution, aurait amené l’enfant à fondre deux mots en un. Comme dans ces vers traduits : « Tout flivoreux vaguaient les borogoves.  Les verchons fourgus bourniflaient. » L’explication en est fournie par Humpty-Dumpty : « C’est comme une valise, voyez-vous bien : il y a trois significations contenues dans un seul mot… Flivoreux, cela signifie à la fois frivole et malheureux… Le verchon est une sorte de cochon vert ; mais en ce qui concerne fourgus, c’est peut-être un condensé de fourvoyés– égarés– perdus. »

Inversion encore avec le nom d'auteur forgé à partir de ses prénoms traduits en latin “Charles Lutwidge” donnant “Carolus Ludovicus” donnant inversés et traduits à nouveau “Lewis Carroll”. Et l’on peut constater que son héroïne, Alice, est constamment en porte-à-faux dans le pays imaginaire comme son créateur l’était dans la réalité. On voit qu’elle fait tout à rebours, ou à contretemps, de ce qui est convenable socialement, elle est toujours trop grande ou trop petite, mais, au contraire de lui, Alice ose se rebeller. Comment donc le conte traduit-il la réalité, synonimiquement ou homophoniquement ? Cette question renvoie au triptyque lacanien : le symbolique, le réel et l’imaginaire.

Communication avec des exemples et des traductions de "Humpty Dumpty"

Communication avec des exemples et des traductions de "Humpty Dumpty"

Bien ! Mais il n’y a pas que Lewis Caroll dans la traduction homophonique ! Prenons l’exemple de l’Atelier mis en place pour les participants du colloque “ Où ? Air que chope aux mots faux, nique outre en ce pot !” (voir programme ci-dessous) qui rassembla les participants le deuxième jour. Par exemple la phrase anglaise : “not long ago” a donné en français “notre langue argo” et “note longe ego”. On pourrait multiplier les exemples, mais dans la continuation de l’atelier, chacun peut les trouver lui-même.

La philosophie de la traduction homophonique n’a pas trouvé de meilleure expression que dans cette déclaration d’un érotisme torride ( cf. À l’instar d’Oskar Pastior : désir de langue(s) - die Lust der Zunge, der Sprachen) : “Au diable la fidélité ! Nous prônons le baiser sulfureux de la langue source avec la langue cible, le sexy intercourse de l’auteur et du traducteur. L’érotisme poignant du traduttore-traditore...” On connaît cette expression italienne “traduttore, traditore” signifiant littéralement: « traducteur, traître. En rhétorique c’est appelé une paronomase (Qui vole un œuf vole un bœuf) ce qui nous ramène au jeu de mot et à la traduction homophonique. Voir le traducteur comme un traître insinue que la traduction ne respecte jamais parfaitement le sens de l’œuvre originale, sachant cela on ne peut que se jeter éperdu dans les bras de la traduction homophonique, comme on nous y a invité.

Communication : Un singe de beauté : jouer la langue – The Origins of Homophonic Translation in Early Latin and Spanish Parodic Texts

Communication : Un singe de beauté : jouer la langue – The Origins of Homophonic Translation in Early Latin and Spanish Parodic Texts

Pour le reste et à défaut de pouvoir rapporter l’énorme corpus de ces trois jours de colloque, en attendant la publication des actes, prévue pour 2018, nous vous énumérons, dans l’ordre, les titres des conférences ce qui constitue le meilleur des résumé : – Nonsense poetry, Nursery Rhymes, and Modernist Translation : la Oberflächenübersetzung d'Ernst Jandl et la question des sources – Deplatziertes Sprechen. Oberflächenübersetzung als (post-)konzeptuelles Schreibverfahren in der deutschsprachigen Gegenwartslyrik – Asyl in der Sprache. Wie politisch ist die Poetik des Übersetzens ? – Le souffle littéral à l’unisson. La traduction homophonique chez Louis Zukofsky – Double Talking: Sid Caesar, Benny Lava, and Me – « L’intraduisible pur et le traductible pur y passent l’un dans l’autre » : homophonic translation as a testimony to (a) pure language – Le material turn de la traduction : traductions homophoniques et perceptibilité des ressemblances – Travestic disorders: Homophonic translation and the counter culture of drag – The Traduit Partouze Archives – Atelier « Où ? Air que chope aux mots faux, nique outre en ce pot ! » Présentation de l’Ouvroir de translation potencial (Outranspo) et pratique de quelques exercices de traduction à contrainte (homophonique et autres) – L’écriture homophonique au service de la traduction : de la valeur traductive de l’homophonie dans la pensée de Berman, Allouch et Toutin –  The Case of Lewis Carroll’s Humpe Dante: Does Homophonic Translation Belong in the Publishing Industry? –  La traduction homophonique chez Oskar Pastior – Homolettrisme et traduction dans Okular ist eng oder Fortunas Kiel d’Oskar Pastior (et Georges Perec) – À l’instar d’Oskar Pastior : désir de langue(s) - die Lust der Zunge, der Sprachen – « Meine schönste Lengevitch. » Über Missverständnisse, falsche Freunde und kollaborative Oberflächenübersetzungen – La traduction homophonique et le canon musical : le cas des Oeuvres complètes de Lord Charles par John Hulme – How A Prancing Pegasus Fell Dumb: La Marseillaise in Homophonic Translation by Stanisław Barańczak – Translation homophonic wordplay in Patrick Goujon’s Moi non – Le comique et le sacré : Coleridge à l’épreuve de l’homophonie – Sur deux traductions homophones du français au français chez Robert Desnos – De l'autotraduction à la traduction : l'exercice de style « homophonique » de Raymond Queneau face à son texte source et à ses versions italienne, anglaise et espagnole.

Frédéric Sausse

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