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Rappelons que la Cité Internationale Universitaire de Paris est une fondation de droit privé même si son esprit est tourné vers le service public. Une population d’environ six mille étudiants et chercheurs y réside, répartie dans une quarantaine de maisons dont environ la moitié dites « rattachées » c’est-à-dire et gérées par l’administration centrale, les autres, les « non rattachées », dépendent du pays qu’elles représentent. Ce sont à ces dernières que l’on doit principalement les nombreux événements culturels qui ont lieu à la Cité pendant l’année universitaire. Chacune a sa politique qui peut varier au gré des changements de direction, elle peut être centrée sur la culture du pays représenté, mais pas forcément, certaine maisons ont une programmation éclectique et s’ouvrent à des influences diverses (voir à ce propos les articles de saga6t). Contrairement à ce que l’on croit souvent la Cité n’est pas un centre universitaire, avec un enseignement, mais un lieu d’hébergement qui offre aussi des services : un théâtre, des bibliothèques, des salles d’expositions, des installations sportives, un restaurant, des cafétérias, etc... à la communauté universitaire comme au grand public qui peut notamment jouir de l’accès aux trente-quatre hectares du parc et à ses pelouses. La vie culturelle est marquée par des expositions, des représentations, des projections, de très nombreux concerts amenant des musiciens du monde entier, et, sur le plan intellectuel, par des conférences, des colloques, des tables rondes, etc.

En entrant à la Cité

En entrant à la Cité

Mais comment cela a-t-il commencé ? Au lendemain de ce qu’on nomme la Grande Guerre, essentiellement grande des souffrances qu’elle a causées avec ses vingt millions de morts, le traumatisme était si profond que presque tout le monde voulait croire que c’était « La Der des Ders » selon l’expression populaire. Le mouvement pacifiste se développait, soutenu par de nombreuses personnalités comme Aristide Briand (cf. Le pacte Briand-Kellogg), Romain Rolland, Georges Duhamel, Henri Barbusse, Roland Dorgelès, Jean Giraudoux, Jean Giono, en France, et de l’autre côté, Stefan Zweig, Erich Maria Remarque, Adrienne Thomas, etc. A noter qu’il y avait de part et d’autre de nombreux anciens combattants qui ont raconté comme écrivains l’horreur qu’ils avaient vécue. Le pacifisme avait atteint un tel point que le romancier Roger Martin du Gard (Les Thibault), allait même jusqu’à dire en 1936 « Tout plutôt que la guerre, tout ! Même le fascisme en Espagne, même le fascisme en France, même Hitler ! ». Mais il faut dire qu’en dehors de l’engagement pacifiste de ses fondateurs, la Cité est née en 1925 alors que sévissait à Paris une grave crise du logement qui frappait en particulier les étudiants. Elle a été édifiée à partir de 1923 en bordure du parc Montsouris, sur des terrains situés à l’emplacement des anciennes fortifications de Thiers qui faisaient le tour de Paris. Cette zone, plus ou moins en friche, était habitée par une population misérable : les “zonards’ comme on disait alors et qui semblent aujourd’hui être complètement tombés dans l’oubli.

André Honnorat – Paul Appell – Jean Branet – David David-Weill –  Emile Deutsch de la Meurthe – Raoul Dautry  –

André Honnorat – Paul Appell – Jean Branet – David David-Weill – Emile Deutsch de la Meurthe – Raoul Dautry –

C’est donc du rêve de quelques hommes qu’est née cette cité improbable, des humanistes voulant créer « une entente entre les peuples, pour commencer à travers des liens d’amitiés tissés entre les étudiants et artistes du monde entier ». L’ambition de ses fondateurs était d’offrir à des étudiants de tous pays des conditions de logement et d’études de qualité, mais également un cadre de vie propice aux rencontres et aux échanges culturels. Voulant contribuer à la paix entre les nations, les fondateurs appellent ce « monde en miniature » à un rôle de formation civique de la jeunesse. Trois chênes plantés sur le parterre situé devant la Fondation argentine représentent trois parmi les hommes qui ont activement œuvré au développement de la Cité internationale : André Honnorat Paul Appell et Jean Branet.

Les trois chênes totemiques

Les trois chênes totemiques

Ce sont les trois premiers pères fondateurs, suivis par Emile Deutsch de la Meurthe, le premier mécène, lui même suivi par David David-Weill et ensuite par beaucoup d’autres. Il s’agissait de construire une cité pour réunir, en un même lieu, les jeunes de tous les pays afin qu’ils puissent, « à l’âge où l’on fait des amitiés durables, avoir des contacts qui leur permettent de se connaître et de s’apprécier ». Dans un discours de 1936 André Honnorat définissait ainsi la vocation de la Cité : « ...faire entrer en relation quelques-unes des intelligences qui sont l’espoir de demain et de les amener ainsi à s’apercevoir que les hommes, malgré la diversité de leurs origines et des traditions qui les ont formés, ne sont pas si différents les uns des autres qu’ils l’imaginent ».

La zone, le terrain fertile où s'édifiera la Cité

La zone, le terrain fertile où s'édifiera la Cité

Après l’inauguration, en 1925, de la première maison : la Fondation Deutsch de la Meurthe, une sorte de cellule mère, apparaissent, la Maison des étudiants canadiens (1926), la Fondation Biermans-Lapôtre (Maison de Belgique-Luxembourg 1927) la Maison du Japon, avec un style très japonais dû à un architecte français (1929), la Maison de l’Argentine de style visiblement argentin (1928), la Maison Internationale AgroParisTech (MINA) financée par le ministère français de l’Agriculture, première maison d’élèves ingénieurs de la Cité (1929), la maison des étudiants suédois avec ses volets bleus (1931), la Maison du Danemark en briques mauves (1932), la fondation Hellénique qui rappelle un temple grec (1932) et le Collège Franco-britannique, bien sûr, en briques (1937) qui établissent le caractère international de la cité. Et il faut aussi mentionner la Maison internationale (1936), oeuvre de l’architecte américain Jean-Frédéric Larson – imposé par John D. Rockefeller Jr. qui, en tant mécène, avait le dernier mot. Le résultat de la manoeuvre est que cet espace commun à l’ensemble de la Cité est un pastiche américain du château de Fontainebleau, ce qui introduit un style architectural international spécifique de la Cité qui vient s’ajouter à ceux, plus classiques, de quatre autres maisons : la Fondation Suisse et la Maison du Brésil (Le Corbusier), d’une part, la Fondation Hellénique et le Collège Néerlandais, d’autre part.

La pose de la 1ère pierre de Fondation Émile et Louise Deutsch de la Meurthe en 1923 – Vue d'avion en 1930 avec à droite la Maison des Etudiants Canaduiens – La construction de la Maison internationale en 1934

La pose de la 1ère pierre de Fondation Émile et Louise Deutsch de la Meurthe en 1923 – Vue d'avion en 1930 avec à droite la Maison des Etudiants Canaduiens – La construction de la Maison internationale en 1934

Entre 1925 et 1938, le rythme des constructions ne faiblit pas : malgré la crise économique, gouvernements étrangers, mécènes et écoles continuent de s’associer à l’œuvre de la Cité en finançant l’édification de telle ou telle maison pour faire vivre ensemble des étudiants du monde entier. En moins de 15 ans, 19 maisons sont ainsi construites, dans des styles révélateurs de l’éclectisme architectural de l’entre-deux-guerres et de la politique conduite à la Cité. A la veille de la guerre, le nombre de résidents s’élève à 2 400, représentant 52 nationalités. Ainsi la Cité s’est développée avec une rapidité inattendue et en 1928 il a fallu trouver de nouveaux espaces. Cette phase d’extension s’achève après la seconde guerre mondiale. Ensuite le boulevard périphérique, construit de 1956 à 1973, a amputé la Cité de deux hectares au Sud. À partir de là, et en dépit d’une tentative d’agrandissement sur Gentilly, la Cité ne peut avoir de nouvelle résidence qu’en bâtissant à l’intérieur du « périmètre historique » ainsi constitué ce qui est encore le cas aujourd’hui. La première phase de construction s’est achevée en 1939 avec dix-neuf maisons.

Entrée de la Cité en 1950 – la Cité vue d'avion – Les élégantes devant la Maison de l'Argentine dans les années 30

Entrée de la Cité en 1950 – la Cité vue d'avion – Les élégantes devant la Maison de l'Argentine dans les années 30

Mais on sait que l’idéal pacifiste n’a pas pu éviter la Seconde guerre mondiale qui marque pour la Cité une défaite : la fin de l’utopie. Les étudiants partent en 1938, beaucoup pour faire la guerre dans leur armée nationale. Les amis d’hier se sont éventuellement transformés en ennemis. Puis l’armée allemande occupe Paris et les bâtiments jusqu’à la Libération où l’armée américaine viendra la remplacer. La guerre a marqué un coup d'arrêt dans le développement de la Cité mais on y croit encore. Après 1945 que la Cité retrouve sa vocation et les constructions reprennent et en 1948 elle connaît un nouvel essor sous l’impulsion de Raoul Dautry, ministre de l'urbanisme, qui succède à André Honnorat à la présidence de la Fondation nationale. Dès 1951, elle compte 21 fondations. Avec cette nouvelle ère de construction, 12 maisons seront construites dans les années 1950 et 5 autres dans les années 1960. Ces dix-sept maisons ont porté la capacité d’accueil au double de celle de la première période (1925-1938). Cette période d'expansion voit se déployer le style international, à travers des constructions signées par des architectes et urbanistes célèbres : Le Corbusier, Lucio Costa, Claude Parent...

 La 1ère fête des nations – Le bain à la Cité – Partie de ping pong à la Maison de l'Indochine, devenue la Maison de l'Asie du Sud-Est

La 1ère fête des nations – Le bain à la Cité – Partie de ping pong à la Maison de l'Indochine, devenue la Maison de l'Asie du Sud-Est

Néanmoins comme, à la fin des années 1950, la construction du boulevard périphérique vient bouleverser la physionomie du site et contrarier durablement les ambitions d’extension de la Cité. La Cité est ainsi amputée d’une frange de 60 mètres de large sur toute sa longueur, la privant de 2 hectares de terrains constructibles. Le domaine est aussi divisé : les deux bâtiments de la Maison des élèves ingénieurs Arts et Métiers se trouvent séparés de part et d'autre du boulevard périphérique. De plus, beaucoup d'équipements sportifs doivent être supprimés ou réaménagés pour libérer la bordure sud. Dès lors, la Cité Internationale Universitaire de Paris (ainsi nommée à partir de 1963) n’a plus la possibilité de s’étendre, et c’est avec la Maison de l’Iran, inaugurée en 1969, que s’achève le deuxième cycle de construction.

Notices biographiques

André Honnorat, (1868-1950) a débuté comme journaliste avant d'entrer dans la haute administration. Élu député En 1910 il propose en 1916 l'heure d'été, reprenant une idée de Benjamin Franklin pour économiser l'énergie. Entre 1917 et 1920, il multiplie les engagements humanitaires. La « loi Honnorat » institue des sanatoriums et c’est lui qui lance l’idée de la Cité Internationale Universitaire de Paris. Un des rares parlementaires à s’enrôler, il est engagé volontaire dès août 1914. En 1920 il est nommé ministre de l'Instruction publique. Au cas où le pacifisme suffirait pas, il emploie toute son énergie au long des années 1920 et 1930 à œuvrer au développement des échanges intellectuels entre nations, seuls capables, selon lui, d’éviter de nouveaux conflits. En 1940 il s’abstient de voter les pleins pouvoirs à Pétain et en 1944 il intégre l'Assemblée consultative provisoire du général de Gaulle. André Honnorat s'est éteint à 82 ans, à la Cité à laquelle il aura consacré trente ans de sa vie comme administrateur et comme globe-trotter infatigable, sollicitant, partout dans le monde, appuis et subventions.

Le pére fondateur –  André Honnorat hier et aujourd'hui

Le pére fondateur – André Honnorat hier et aujourd'hui

Paul Appell (1855-1930) Mathématicien, doyen de la Faculté des Sciences de Paris, président de l’Institut et de l’Académie des Sciences, occupait une place éminente au sein de l’Université française en étant par ailleurs un scientifique engagé pour la justice, la promotion de la recherche et la solidarité nationale et internationale. Il est recteur de l'Académie de Paris (1920-1925) et Secrétaire Général de la France auprès de la Société des Nations. C’est lui qui met André Honnorat en relation avec Émile Deutsch de la Meurthe. Jusqu’à son retrait de la vie publique, Paul Appell a était l’acteur universitaire majeur de la création de la Cité.

 

Le recteur Appell, l’acteur universitaire majeur de la création de la Cité.

Le recteur Appell, l’acteur universitaire majeur de la création de la Cité.

Jean Branet (1868-1954) a d’abord était préfet avant de passer au ministère des Finances et de devenir Conseiller d’Etat. En 1918 il quitte la fonction publique pour le privé où il rencontre Emile Deutsch de la Meurthe qui, dans les années 1920, l’associe à l’élaboration du volet juridique de la Fondation nationale de la Cité universitaire. Dans l’ombre d’André Honnorat, il est le véritable administrateur de la Cité internationale des années 30. Acteur essentiel, sans qui rien n’aurait été possible, il en devient le premier secrétaire général à partir de 1925 et le Vice-président à la fin des années 40.

Le préfet Jean Branet premier secrétaire général de la Cité

Le préfet Jean Branet premier secrétaire général de la Cité

Émile Deutsch de la Meurthe (1847-1924) était un industriel et philanthrope français qui a fait construire les premiers bâtiments de la Cité, inaugurés au printemps de 1925, qui comportent entre autres la Fondation Émile et Louise Deutsch de la Meurthe. Cette dernière regroupe, autour de son pavillon central, de son beffroi, de son horloge, six bâtiments d'habitation construits par l’architecte Lucien Bechmann dans le style des universités anglaises. C’est lui qui a confié aux architectes Lucien Bechmann (l’architecte conseil de la Cité de 1923 à 1953) et Jean-Claude Nicolas Forestier (paysagiste, directeur du service des Parcs et jardins de la ville de Paris) puis à son successeur Léon Azéma, la responsabilité du plan d’ensemble de la Cité, ce projet de « cité-jardin » mêlant paysage et constructions, promenade et terrains de sport.

 

Émile Deutsch de la Meurthe le premier mécène de la Cité

Émile Deutsch de la Meurthe le premier mécène de la Cité

David David-Weill (1871-1952) associé-gérant de la Banque Lazard, est le second mécène auquel Paul Appell et André Honnorat ont eu recours. À maintes reprises, il fit don de plusieurs millions à la Cité dont il fut le premier trésorier. Depuis 1960 il existe deux avenues (en réalité de petites artères) David-Weill entre les deux parcs qui composent la Cité.

 

David David-Weill le premier trésorier de la Cité

David David-Weill le premier trésorier de la Cité

Raoul Dautry (1880-1951) polytechnicien, membre du conseil d’administration de la SNCF puis ministre, fut le deuxième président de la Cité internationale prenant, en 1948, la succession d’André Honnorat. Il fut le créateur visionnaire d’un plan de cité modèle en vue d’édifier une ville idéale pour les cheminots. C'est lui qui ouvre la seconde période de développement de la Cité en apportant une nouvelle dynamique.

Frédéric Sausse

Tag(s) : #Etude

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