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Mutsuhito, l'Empereur Meiji, entre deux représentations du chrisanthème impérial

Mutsuhito, l'Empereur Meiji, entre deux représentations du chrisanthème impérial

Si vous n’avez pas encore lu Le Chrysanthème et le Sabre, de Ruth Benedict, l’article qui suit vous offre sur un plateau la quintessence de cet ouvrage incontournable des études nipponnes.

Tous ceux qui s’intéressent au Japon connaissent Le Chrysanthème et le Sabre, étude menée pendant la dernière guerre auprès de Japonais vivants aux Etats-Unis (essentiellement des immigrés de 2ème génération, les “nisei”) et de prisonniers de guerre. Destinée initialement aux officiers de l’armée américaine dans la guerre du Pacifique, son succès, dans les cercles restreints de l’armée, lui a valu d’être publié en 1946 et même en japonais “Kiku to Katana” dès 1949. l’auteur, Ruth Benedict, n’en a pas moins été critiqué sur la méthode employée. On lui a notamment reproché d’avoir “construit un modèle” et qu’en cherchant à définir le Japonais typique elle passait à côté du Japonais réel, qu’elle “stylisait complètement la pensée japonaise” et aussi qu’en interrogeant des militaires elle s’appuyait sur le modèle de soldats ultra-nationalistes (voir note finale sur les 47 ronin*), qui éclipsait la notion japonaise d’amae ( laisser-aller, câlinerie). Chacun tirera ses propres conclusions, cependant, le tableau sur les obligations, ci-dessous, aussi imparfait qu’il puisse être, permet d’y voir tout de même un peu plus clair.

A l’inverse, Jane Cobbi qui a préfacé l’ouvrage (cf. Ed. Philippe Picquier 1991) indique que l’auteur a atteint son but au-delà de toute attente, car les Japonais, de leur côté, peuvent lire son livre comme “une introduction à la mentalité américaine” (p. 8). Donc, en tant que Français, c’est à partir d’un système ternaire qu’il faut aborder cet ouvrage, un triangle dont les trois angles sont les vues américaine, japonaise et française. Cette dernière se situant à mi-chemin, proche de l’américaine pour des raisons historiques et culturelles, mais parfois plus proche de la japonaise par le côté vieille nation et ancienne civilisation attachée aux nuances et aux subtilités. L’ouvrage tire d’ailleurs des parallèles entre la France et le Japon : “...comme en France, dans toutes les écoles du pays, on étudie le même jour la même leçon dans le même manuel” (p. 73). De plus, les Japonais sont aussi proches des Français et éloignés des Américains sur le chapitre du plaisir : “[Ils] n’interdisent pas que l’on se fasse plaisir. Ce ne sont pas des puritains. Ils considèrent les plaisirs physiques comme bons et dignes d’être cultivés. Ils les recherchent et ils les prisent.” (p. 143) “Dans la philosophie japonaise, la chair n’est pas le mal, jouir des plaisirs qu’elle donne n’est pas un péché. L’esprit et le corps ne sont pas des forces adverses dans l’univers et les Japonais vont jusqu’au bout de ce que ce principe implique : le monde n’est pas un champ de bataille où s’affronte le bien et le mal.” (p. 152)

L’individu au sein de la famille et de la société

Comme nous le souligne l’auteur (p. 46) : “Respecter la hiérarchie est aussi naturel pour les Japonais que de respirer”, et (p. 28) : “Pendant très longtemps le Japon conservera fatalement quelques-unes de ces attitudes innées parmi lesquelles sa confiance dans la hiérarchie revêt une particulière importance [...] mais nous devons comprendre ce que le Japon entend par hiérarchie et quels avantages il a appris à y attacher.”

Il n’est que trop vrai que nous sommes la plupart du temps, confronté à une image simpliste qui montre la société japonaise comme hiérarchisée à l’extrême où l’autorité s’exercerait sans nuance. Pour y voir plus clair, il faut éviter de confondre le principe hiérarchique japonais avec l’autoritarisme, voire le caporalisme, auquel nous sommes souvent confrontés en Occident : “Au Japon, les prérogatives attachées à la génération, au sexe et à l’âge sont considérables, mais ceux qui en jouissent les exercent en responsables plutôt qu’en autocrates. Le père et le fils aîné sont responsables de la maison, que les membres de celle-ci soient vivants, morts ou pas encore nés – c’est à eux de prendre les décisions et de veiller à ce qu’on les exécute. Toutefois ils ne disposent pas d’une autorité illimitée. Ils sont censés agir en gardiens de l’honneur de la famille. [...] Les Japonais n’apprennent pas, dans leur vie familiale, à valoriser l’autorité arbitraire et on ne les encourage pas à s’y plier aveuglément. Si l’on exige la soumission à la volonté de la famille, c’est au nom d’une valeur suprême qu’en dépit du prix à payer, tout le monde a intérêt à respecter : la solidarité dans la loyauté.” (p. 51- 2)
Donc, pour les Japonais, la notion de hiérarchie exprime une ambition sur la qualité des relations sociales. Le fameux consensus à la japonaise, qui privilégie les objectifs du groupe sur ceux de l’individu, peut aussi s’analyser en termes de capacité. Car l’adaptation aux objectifs du groupe n’est pas seulement liée à l’éthique. Il y a, d’un côté, les règles explicites sur lesquelles s’appuie l’autorité du chef, mais, d’un autre côté, il existe le domaine du non explicite : tout ce qui vient de l’observation, de l’imitation directe. Ici, la stratégie consiste à trouver son chemin dans l’informulé, voire dans l’ineffable.

“On ne ménage aucun effort pour minimiser l’apparence de l’autorité arbitraire et pour faire que chaque acte apparaisse comme un geste de fidélité envers le représentant du pouvoir qui est en permanence dissocié de l’exercice réel de ce pouvoir. Quand les Japonais démasquent une source de ce pouvoir et l’identifient, ils ont pour elle le même regard que pour l’usurier et le narikin (parvenu : terme de shôgi, le jeu d'échec japonais), celui que l’on pose sur un exploiteur indigne du système.” (p. 234)

Une longue liste de termes japonais désigne la disposition d’esprit à laquelle est supposé parvenir l’expert en discipline de soi. Certains de ces termes sont utilisés pour les acteurs, d’autres pour la ferveur religieuse, d’autres pour les joutes d’épée, pour les orateurs, pour les peintres, pour les maîtres de la cérémonie du thé. Tous ont la même signification générale, et je n’utiliserai que le mot “muga” qui est le terme utilisé dans la florissante secte aristocratique du bouddhisme Zen. L’état d’excellence qu’il décrit désigne ces diverses expériences, profanes ou religieuses, dans laquelle il n’existe aucune rupture, pas même de l’épaisseur d’un cheveu, entre la volonté d’un homme et son acte. Une décharge électrique passe directement du pôle positif au pôle négatif. Chez les gens qui sont parvenus à l’excellence, il y a pour ainsi dire un écran non-conducteur qui s’interpose entre la volonté et l’acte. Ils l’appellent le “Moi-qui-observe”, le “Moi-qui-s’ingère” et, lorsque des méthodes d’entraînement appropriées l’ont écarté, l’expert perd tout sens du “je suis en train de faire”. Le courant circule librement, l’acte ne coûte aucun effort. Il est “à visée unique”. L’action reproduit exactement l’image que l’acteur s’en était proposé dans la tête (p. 186-7).

Culture et image de soi

On sait qu’à l’époque classique, le Japon a presque tout emprunté à la Chine, l’auteur nous le rappelle : “Au 7ème siècle, le Japon adopta le bouddhisme chinois en bloc, en y voyant une religion excellente pour protéger l’Etat. Comme il était dépourvu de monuments anciens, publics ou privés : les Empereurs bâtirent une nouvelle capitale, Nara, sur le modèle de la capitale chinoise des Tang et l’on édifia au Japon des temples bouddhiques très ornés, de grands monastères bouddhiques eux aussi conçus d’après le modèle chinois. Les Empereurs introduisirent des titres, des rangs honorifiques, des règles dont leurs envoyés leur avaient parlé une fois revenus de Chine. Il est difficile de trouver ailleurs, dans l’histoire du monde un exemple aussi réussi d’emprunt délibéré à une autre nation par une nation restée souveraine.” (p. 53)

Mais c’est justement à travers ces emprunts, à l’instar de ceux fait plus tard à l’Occident, que la personnalité japonaise s’est affirmée. Au contraire, par exemple du Vietnam, qui a absorbé tout de la Chine jusqu’au confucianisme, le Japon a gardé un certain nombre de repères qui l’ont aidé à rester lui-même. “Le Japon, ce n’était pas la Chine avec les trente-six dynasties différentes répertoriées dans son histoire. C’était un pays qui, à travers tous les changements qu’il avait connus, n’avait jamais mis son système social en lambeaux, qui n’avait pas changé de schéma. C’est de cet argument plutôt que de l’ascension (origine) divine, que se servirent les forces hostiles aux Tokugawa (dynastie du dernier shogunat 1603-1867) pendant le siècle qui précéda la restauration. Elles proclamèrent que le chu(*) - qui revenait à celui qui se situait au sommet de la hiérarchie - était réservé à l’Empereur et à lui seul. Elle firent de lui le grand prêtre de la nation sans que ce rôle impliquât quelque lien que ce fût d’ordre divin. C’était plus important que de descendre d’une déesse.” (p. 105)
La personnalité japonaise s’exprime notamment grâce à un système d’obligations très élaboré, par lequel l’individu se situe dans son environnement social, que Ruth Benedict décrit dans un tableau (p. 97) que l’on peut résumer comme suit :

Tableau des obligations

I. les obligations contractées passivement : On
- Ko on : le on reçu de l’Empereur
- Oya on : le on reçu des parents
- Nushi no on : le on reçu de son suzerain
- Shi no on : le on reçu de son professeur
- on divers et variés
II. les acquittements
A- les devoirs inépuisables : Gimu
* Chu : devoir envers l’Empereur, la loi, le Japon
- Ko : devoir envers les ascendants
- Nimmu : devoir envers son travail
B- les remboursements limités : Giri
1) Giri-envers le monde
- devoir envers le suzerain
- devoir envers les alliés
- devoir envers les parents éloignés
- devoir envers d’autres
2) Giri-envers-son-propre-nom (l’honneur)
- devoir de défendre son honneur s’il est attaqué
- devoir de respecter les convenances

Ce système est porté en son coeur par tout Japonais éduqué. Il sert aussi de base à son imaginaire : “Ces vieilles histoires où le giri venait du coeur et n’était entaché d’aucun ressentiment peignent un âge d’or auquel rêvent les Japonais d’aujourd’hui. En ces temps-là, disent les contes, on n’agissait pas contre son gré quant on s’acquittait du giri. S’il entrait en conflit avec le chu, on pouvait en tout honneur rester fidèle au giri,...” (p. 113) “... la vie d’un être se compose du “cercle du chu”, du “cercle du ko”, du “cercle du giri”, du “cercle de jin”, du cercle des émotions humaines, et d’autres encore. Chaque cercle comporte son code particulier et détaillé, et on ne juge pas ses congénères en leur attribuant globalement une personnalité, mais en disant d’eux qu’”ils ignorent ce qu’est le Ko” ou “ignorent ce qu’est le Giri” (p. 157). La fameuse légende des 47 ronin découle justement d’un conflit moral entre le on et le giri.

Enfance et éducation

Paradoxalement, le code d’honneur et de comportement des Japonais, qui paraît parfois si “contraignant” aux yeux des Occidentaux, se construit sur une enfance privilégiée dont les enfants en Occident pourraient rêver s’il la connaissait. En principe, un enfant japonais peut faire ce qu’il veut jusqu’à l’âge de sept ans car il ne peut pas comprendre le monde adulte et ses exigences.

“Les enfants, disent les Japonais en souriant, ignorent la honte (haji), et ils ajoutent, c’est pourquoi ils sont heureux.” Là est l’abîme profond, invariable, qui sépare l’enfant de l’adulte, car dire d’un adulte : “il ignore la honte”, revient à dire qu’il a perdu tout sens des convenances.” (p. 211) “...le père n’est pas un père fouettard pour ses jeunes enfants et l’adolescence n’est pas une période de révolte contre l’autorité parentale. C’est plutôt la période où les enfants deviennent les représentants responsables et obéissants de leur famille sous le regard d’un monde qui juge.” (p. 233)

Il est intéressant de constater que cette conception de la constitution du sujet, par une grande liberté au départ pour déboucher sur un sens de la responsabilité très développé ensuite, traditionnel au Japon depuis fort longtemps, est en parfait accord avec les conceptions, bien plus modernes, de Freud.

Les limites du modèle

Il ne faut cependant pas oublier que toute médaille a son revers et, en matière de frustration et refoulement, le Japon n’a quand même pas inventé le paradis, ainsi que Ruth Benedict le rappelle avec la condition féminine : “En apparence la belle jeune fille est d’une soumission infinie ; mais génération après génération ces douces et charmantes créatures deviennent à leur tour des belles-mères aussi exigeantes et sévères que leurs propres belles-mères le furent avant elles. Elles ne peuvent exprimer leur agressivité pendant qu’elles sont de jeunes épouses, mais ce n’est pas pour autant qu’elles se transforment en êtres humains authentiquement doux. Plus tard dans leur vie elles dirigent en quelque sorte contre leurs propres belles-filles toute une charge de rancune accumulée.” (p. 102)

Les Japonais, comme d’autres avant eux, ont aussi pu faire l’expérience, en essayant de coloniser certains de leurs voisins, que leur modèle ne s’exportait pas : “Les Japonais ne pouvaient pas exiger d’autres nations ce qu’ils avaient exigé d’eux-mêmes. Leur erreur fut de croire qu’ils le pouvaient. Ils n’avaient pas compris que l’éthique japonaise qui les avait préparés à accepter de rester à leur place était une donnée sur laquelle ils ne pouvaient compter ailleurs. Les autres nations ne la connaissent pas.” (p. 81).

L’anti-Amérique

D’une certaine façon, le Japon qu’on a pu voir bon élève du maître américain sous l’administration de Mac Arthur, en est resté profondément éloigné en termes d’identité culturelle et personnelle. Ainsi le rappelle Ruth Benedict pour le Japon d’avant guerre : “Le Japon, en outre, fonde ses aspirations à la victoire sur des bases différentes de celles qui sont le plus communément admises aux Etats-Unis. Sa victoire, à l’entendre, serait celle de l’esprit sur la matière. L’Amérique était puissante, son armement était supérieur, mais quelle importance ? Tout cela avait été prévu, mais on n’en avait pas tenu compte. “Si nous avions eu peur des chiffres”, pouvaient lire les Japonais dans leur grand journal le Mainichi Shimbun, “la guerre n’aurait pas été déclenchée. Les grandes ressources de l’ennemi existaient avant cette guerre” (p. 28).

Mais, au fond, rien n’a changé et l’on peut noter que les Japonais ont, face à la compétition sociale, une attitude radicalement différente de celle des américains. Comme le montre les résultats d’une étude rapportés par l’auteur : “Des sujets qui ont progressé de façon satisfaisante, on fait de moins en moins de fautes et gagné en rapidité tant qu’ils travaillaient seuls, ont commencé à faire des fautes et à devenir beaucoup plus lents quand ils ont eu à faire face à la compétition.” (p. 125) Ce qui montre que le Japonais se sent plus stimulé par la lutte contre soi-même que contre autrui.

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*Concernant la légende des 47 ronin, j’ai voulu vérifier l’assertion de Ruth Benedict. Je me suis alors adressé au Pr. Hiramatsu qui m’a fait une réponse très détaillée, que je vous livre brute de fonderie :

About the legend of 47 ronins it is believed they acted on the basis of giri, on and bushido. But it happened in 1702. In those days a daimyo, lord, was something like a president of a company. So when Lord Asano committed a criminal event in the court of Tokugawa and was sentenced to harakiri, samurais of Asano family discussed what to do with the case. The most important thing they discussed was how to continue the family because it was the only way they could live as privileged samurais. The record tells that in the process of discussion, they considered about closing the gate of the castle and fighting against Tokugawa to show the ruling, Lord Ashano's sentence, was unacceptable. But not all of the samurais agreed to this proposal. Eventually when they found it was impossible to maintain the family, which meant they were losing jobs, many of them left the family to find new jobs. Probably most of them became farmers asking their relatives to support them, I guess. This must have been the best reasonable and sensible resolution. Only small part of samurais, who were about 50 among many, the number of which I do not know though, wanted to revenge to ease the Load's soul. That was considered to match bushido and answer the giri and on the Lord gave them. But note the majority of samurais did not attend the revenge, because extinction of Lord's family occurred pretty frequently in 17th century which was Tokugawa shogunate's strategy to strengthen their political power. (Tokugawa family got the power in 1603.) But I do not know if there was any case that the samurais fought against Tokugawa family when their lord's famnily was set to end. The stupid Lord Asano gave Tokugawa shogunate a very good reason to let the family extinguish. So in conclusion I think it might be true that the 47 ronins acted on the basis of giri and on, they were exceptional. But people supported their deed because for about 100 years time many daimyo families had been extinguished, and as a result many ronins had been generated good amounts of whom could have lived in Edo as chonin. Ordinary people had a certain kind of sympathy for those unlucky ronins and resentment against Tokugawa shogunate because they had been taking quite a tough measure for daimyos. Japanese people are said to tend to stand on the side of weaker part or one to decay. That is why the 47 ronins got so strong popularity among Japanese people in those days, and the fact moved Tokugawa shogunate to take balance of the ruling. The lord of Kira family was also forced to resign the position of lord later. My opinion is the 47 ronis were stupid and crazy samurais, taking the situation in those days into account. That is a good example of that stupidity and absurdity can be popular and historical.

Frédéric Sausse

Sakura, l'autre grand symbole du Japon. Notez à gauche le cerisier pleureur.

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Tag(s) : #Etude

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