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        Dans les années soixante, des groupes contestataires à travers le monde adoptent les stratégies et les techniques de l'avant-garde artistique. La construction de situations par l'utilisation de formes de jeu, issues de l'avant-garde artistique, ainsi que les techniques de désobéissance civile, transférées des mouvements de libération indiens (d'Amériques), des mouvements de droits civiques américains et du mouvement anti-nucléaire britannique, ont des effets sur la montée et le développement des mouvements de contestation, qui culminent dans les pays industrialisés occidentaux en 1968.

    Ces mouvements étaient plus qu’une rébellion étudiante ou une révolte générationnelle. En essayant d'analyser ces contestations, on pourrait les qualifier de « mouvements sociaux ». Un « mouvement social » est défini comme un « processus de contestation » d'individus et de groupes qui s'efforcent d'apporter des changements dans la société dans son ensemble et de mobiliser un soutien à cette fin, tout en niant la structure sociale et politique existante. Pour atteindre leur objectif, ils sont obligés d'agir et de se former par l'action.

Ingrid Gilcher-Holtey (université de bielefeld) et Ludivine Bantigny (université de Rouen) à l'IHA

Ingrid Gilcher-Holtey (université de bielefeld) et Ludivine Bantigny (université de Rouen) à l'IHA

    Comme l’indique l’introduction reproduite ci-dessus, pour expliquer le phénomène général de contestation, la conférence du 17 septembre dernier à l'Institut Historique Allemand s'est appuyé sur le concept de “Nouvelle Gauche” qui plonge ses racines dans l’École de Francfort pour fleurir jusqu’à Nuit debout... c’est dire si le concept ratisse large ! Et, en passant aussi par l’Internationale Situationniste, phénomène très parisien, on y trouve tout ce qui peut s’appeler “de gauche”, concernant notamment la révolte estudiantine berlinoise de 67 (un an avant Mai 68) avec Rudi Dutchke et l’essayiste à succès Herbert Marcuse. Ce dernier, Berlinois de naissance et membre de l'École de Francfort fut aussi l'assistant de Martin Heidegger et employé de l’OSS, l’ancêtre de la CIA. En 1955, dans son œuvre majeure "Éros et Civilisation", il adopte une lecture marxienne qui recadre le “principe de réalité” freudien, menant à  la sublimation, à partir de la réalité de la société dominante menant à l’aliénation, ou “principe de réalité répressif”. Il préconise l'éclosion des désirs, la transformation de la sexualité en Éros et dénonce le principe de rendement (Leistungsprinzip) dont la contestation était centrale pour l’extrême gauche allemande. Mais c’est avec L'Homme unidimensionnel (paru en français en 68) qui dénonce caractère inégalitaire des Trente Glorieuses, que Marcuse devient le prophète de la révolte étudiante allemande, notamment berlinoise.

    Or c’est justement en se basant sur L'Homme unidimensionnel que Rudi Dutschke (Rudi le Rouge) dénonce un gigantesque système de manipulation qui produit une nouvelle souffrance rendant des masses incapables de se révolter. Il deviendra le principal leader mouvement étudiant en Allemagne pour devenir ensuite un fondateur du parti des Verts. En fait, dans sa jeunesse il était socialiste chrétien, puis existentialiste, avant de fonder, en 1962, la section berlinoise de la “Subversive Aktion de Munich” se réclamant de l'Internationale Situationniste. Élu au Conseil politique de l'Union socialiste allemande des étudiants il voulait établir à Berlin-Ouest une république de conseils.

Rudi Dutschke – Herbert Marcuse

Rudi Dutschke – Herbert Marcuse

    Mais la gauche berlinoise avait de multiples facettes. Il y avait les communistes traditionnels, que d’aucuns appelaient staliniens, et aussi des mouvements anarchistes comme les communards de Berlin, avec La Kommune 1 (complétée par la numéro 2) une vitrine très médiatisée de la contre-culture ouest-berlinoise, régie par des principes hédonistes et antiautoritaires impliquant que la famille nucléaire, soit la plus petite cellule de l'État, devait être supprimée car elle aboutissait au fascisme. Toutes ces tendances se rencontraient au Club républicain (fondé en 1967) un centre de réunion et d’action où des modèles de démocratie directe et de conseil ont été envisagés, c’était en fait une branche non universitaire de l’opposition extraparlementaire très active à l’époque.

    Mais il n’y avait pas que Berlin et cette Nouvelle Gauche prenait corps à travers divers mouvements dans de nombreux pays au cours des années 1960/70.  Elle se constituait sur la critique de la gauche traditionnelle  –  dont l'analyse portait surtout sur le travail, avec des remises en cause économiques et sociales, mais aussi psychologiques et philosophiques. A partir des analyses marxistes et libertaires, ces mouvements adoptèrent une définition, plus large de la critique sociale et du militantisme en visant en particulier les valeurs dominantes comme l’autorité et le travail, ce que l’on retrouve aux extrêmes aussi bien dans le mouvement hippie que chez les situationnistes. Dans l'agitation des milieux universitaires apparaît une nouvelle contestation et définition de l'oppression qui n’est plus seulement de classe, mais aussi de race ou de genre, voire “morale” d’où la “ révolution sexuelle” et la protection de l'environnement dans un mouvement “ intellectuel” qui tentait de corriger les erreurs des partis de gauche issus de l’après-guerre. Ces mouvements se sont essoufflés à la fin des années 1970, lorsque leurs leaders sont allés dans de nouveaux partis, ont choisi des modes de vie alternatifs ou ont disparus, mais il en est resté des traces.

Les communards de Berlin

Les communards de Berlin

    Cela étant, l’erreur serait de croire que, pour avoir été nouvelle, cette gauche était plus unie que l’ancienne. Bien au contraire, les fissures qui la traversaient, au niveau national et international étaient très profondes et se sont inscrites dans l’histoire jusqu’à aujourd’hui. A Berlin, les communistes orthodoxes voyaient toute cette agitation comme de l’anarchie, à l’inverse les communards qui, concentrés sur la révolution de la vie quotidienne, considéraient tous ces discours comme oiseux. L’opposition extra-parlementaire pensait que seule son action importait alors que les intellectuels ne juraient que par Marcuse et que pour d’autres Dutschke incarnait la nouvelle théorie révolutionnaire.

    Ce n’était pas différent à Paris ou perduraient les vieilles divisions entre trotskystes (ou léninistes purs) et staliniens, enrichies de nouvelles catégories comme celle des maoïstes (ou néo-staliniens), et entre de nouvelles figures, parfois très médiatiques, de l’anarchisme remis au goût de jour. L’occupation de la Sorbonne avait vu fleurir de nouvelles pousses : les Enragés, les Katangais, qui s’ajoutaient à des groupes à peine plus structurés comme les MaoSpontex (maoïsme et spontanéisme) les aristo-chinois et bien d’autres à l’existence éphémère. Ce qui faisait l’unité du mouvement c’est que personne n’était d’accord avec personne, mais un mouvement en particulier faisait l’unanimité contre lui, c’était l’Internationale Situationniste.

Guy Debord et consors

Guy Debord et consors

    Les membres de ce mouvement, conduit par Guy Debord, que l’on aurait volontiers qualifié de groupuscule sans sa présence marquée sur le terrain théorique, les situationnistes, étaient haïs de toute la gauche. Pour les communistes français c’était bien évidemment des bourgeois, qui n’étaient même pas pour eux des anarchistes, à l’inverse de l’impression qu’ils pouvaient donner aux communistes allemands ou anglais. Leur critique radicale de l’Union Soviétique, qui n’était pour eux qu’une société de classe d’un nouveau genre, mettait tous les marxistes-léninistes pour le moins mal à l’aise, y compris les trotskystes pour qui, malgré leur critique de la contre-révolution stalinienne, le pays était encore habité par l’esprit de Lénine. Les maoïstes n’en parlons pas, mais les anarchistes tout spécialement détestaient cordialement ces marxistes libertaires qui leur faisaient de l’ombre. A un rassemblement anarchiste en Italie à la fin des années soixante, la séance a été ouverte avec cette phrase : “Toutes les propositions sont acceptables, mais s’il y a des situationnistes ici, qu’ils sortent !” On ne peut pas être plus clair ! et, paradoxalement, ce sont les gens de droite que les situationnistes dérangeaient le moins (quand il les ont eu découverts après le scandale de Strasbourg en 1966). Cette poignée d’intellectuels était vue comme un cénacle de philosophes. Mais ce n’était pas tout à fait par hasard, car on ne peut rien comprendre au mouvement situationniste si l’on voit pas qu’il s’agissait d’un renversement droitier dans la gauche. Les gauchistes qui ne supportaient leur style trop direct l’avaient bien senti, et lorsque Debord, sur le sujet sensible du dialogue avec les staliniens, déclarait : “pour nous c’est une paires de baffes et c’est terminé !” il était généralement perçu comme un fasciste.

    Pourtant, des marxistes, même anti-léninistes  –  comme c’était leur marque de fabrique exclusive, sont bien évidemment de gauche à la base. Il s’agit toujours de déboucher sur une humanité libérée de tout et de tous qui, par ses propres forces, aura réalisé sur terre le paradis qu’on ne peut trouver nulle part ailleurs. Mais le fait de rejeter Lénine était trop fort de café pour tous les marxistes normalement constitués. De cette façon les situationnistes revenaient au socialisme primitif, la démocratie directe propre aux sociétés de guerriers. Or Il n’est pas évident de penser que les fiers indiens capables de vous scalper ou de vous attacher au poteau de torture étaient de gauche, pourtant ils étaient bel et bien conseillistes et leurs dirigeants pouvaient être démis à tout moment par leurs mandants, comme le proposaient le projet situationniste, lequel mêlait un extrême modernisme à une sorte de primitivisme, comme cela a pu se voir dans d’autres avatars du socialisme.

Les idées debordiennes

Les idées debordiennes

    Les concepts situationnistes fondamentaux, comme le néo-prolétariat qui comprend à peu près tout le monde et le fameux “spectacle” plutôt difficile à cerner, mais que l’on peut déjà voir, si l’on veut, dans la caverne platonicienne. Ces concepts ne peuvent en rien heurter la sensibilité de gauche, mais en même temps ils se sont montrés capables de séduire des sensibilités de droite. Au départ, à l’extrême droite les situationnistes étaient vus comme à la fois folkloriques et subversifs, voire comme des “zigotos dépravés”, mais ce temps est bien fini, leurs textes sont repris, cités, commentés, annotés... Cela c’est fait par étapes. En 68, les royalistes de la NAF (Monarchie = anarchie plus un) observent avec bienveillance les situationnistes qui incarnent à leurs yeux une pensée en rupture avec le marxisme et qui s’apparente au retour de Dionysos. En octobre, le mensuel AF-Universités (des étudiants de la Restauration nationale) qualifie la brochure “De la Misère en Milieu Étudiant...” de divine surprise. Dans les années 80, les nationalistes révolutionnaires qui se définissent comme “nationaux-communistes” et cultivent un certain dandysme, se montrent fascinés par les écrits situationnistes : “Le grand mérite des situationnistes est de dépasser le marxisme, ce qui les rend fréquentables.” Le projet situationniste de révolution de la vie quotidienne se place dans la continuité d’un certain anarchisme individualiste. Cet individualisme peut déboucher sur une posture aristocratique et de cette façon la théorie debordienne du spectacle se retrouve insérée dans un corpus idéologique néo-droitiste. Et effectivement, la pensée de Guy Debord s’est peu à peu éloignée du marxisme et pour affirmer sa singularité.

    Mais ces troublantes résonances ne peuvent pas mener à la conclusion que la théorie situationniste est de droite. Ce serait beaucoup trop simple. La pensée de Debord est opposée à  tout racisme identitaire, tout darwinisme social, à tout autoritarisme, notamment politique. Et si elle peut servir d’outil de contestation radicale de l’ordre établi qui peut être repris et utilisé par n’importe quelle tendance, elle ne pourrait en aucun cas servir de base, par exemple, à la conception d’une société hiérarchisée travaillant pour le salut de ses membres dans l’au-delà. Ce n’est que trop évident. Mais il n’y a pas que la théorie. Il y avait aussi chez les situationnistes, un style, une attitude, une approche incisive des problèmes, qui heurtait systématiquement la sensibilité de gauche. Leurs analyses étaient toujours sans concessions (on n’hésitait pas à désespérer Billancourt – le pieux mensonge ne faisait pas parti de leur crédo) le misérabilisme, le dolorisme qui sont des compagnons habituels de la pensée de gauche leur étaient tout à fait étrangers. Et ils étaient capables de se montrer brutaux et volontairement grossiers dans leurs règlements de comptes politiques. Ils ressemblaient à ces anarchistes qui méprisaient les ouvriers pour leur passivité, considérée comme une lâcheté. Mais à la question des savoir si les situationnistes étaient des anarchistes ou des fascistes, il ne peut y avoir de réponse définitive. A une rencontre sur l’anarchisme, j’avais in fine demandé aux trois conférenciers si les situationnistes étaient proches des anarchistes. La première réponse à été, “jamais de la vie, Guy Debord a été très clair il était marxiste. La deuxième réponse a été “Le traité de Savoir Vivre... de Vaneigem, était d’inspiration libertaire, comme l’est l’anarchisme.” Et la troisième réponse a été “Les situationnistes se sont inspirés de l’anarchisme et ont ensuite inspiré les anarchistes.”

Les avatars de l’Internationale Situationniste

Les avatars de l’Internationale Situationniste

    Inclassables situationnistes ! Ce qui donnait aux situationnistes un parfum de droite était notamment leur pessimisme et leur scepticisme concernant l'humanité. Les communistes pensent que l'homme est naturellement bon, Freud pensaient plutôt le contraire, et les situs, bien que réservés sur la théorie freudienne, pensait que le stalinisme rendait l'homme résolument mauvais. Ils ne promettaient pas de "lendemain qui chantent" et leur slogan qui fit flores en 68 : "vivre sans temps morts et jouir sans entrave" est une manière de dire qu'il n'y a pas d'avenir. La révolution devenait avec eux un état intérieur, il s'agissait d'échapper au spectacle et à la pensée dominante par une opération mentale.

    Quoi qu'il en soit, Guy Debord, qui pas été pris au sérieux pendant longtemps, a pis maintenant sa place parmi les grands philosophes du 20ème siècle. Pour illustrer notre propos nous avons choisi de publier en conclusion un de ses textes, datant de 1985, sur l’immigration. En tant que document historique, il est doublement intéressant. D’une part, parce que l’immigration occupe maintenant tout l’écran médiatique de façon stable (le sujet ne peut disparaître de l’actualité, il dispose d’un siège permanent au Conseil d’Insécurité des  Passions Unies. Il est éternel et atemporel  –  “l’immigration a toujours existé”) l’on peut donc aujourd’hui en apprécier le caractère prophétique. Et, d’autre part, parce c’est le sujet qui permet, par excellence, d’illustrer notre thèse du renversement droitier. Pour ce faire, nous avons souligné les passages qui nous paraissent exemplaires d’un discours de droite. C’est toujours à la base le refus de toute concession, ou accommodement du réel, qui ne recule devant rien.

Notes sur "la question des immigrés" par Guy Debord (1985)

    Tout est faux dans la « question des immigrés », exactement comme dans toute question ouvertement posée dans la société actuelle ; et pour les mêmes motifs : l’économie  –  c’est-à-dire l’illusion pseudo-économique  –  l’a apportée, et le spectacle l’a traitée.

    On ne discute que de sottises. Faut-il garder ou éliminer les immigrés ? Naturellement, le véritable immigré n’est pas l’habitant permanent d’origine étrangère, mais celui qui est perçu et se perçoit comme différent et destiné à le rester. Beaucoup d’immigrés ou leurs enfants ont la nationalité française ; beaucoup de Polonais ou d’Espagnols se sont finalement perdus dans la masse d’une population française qui était autre. Comme les déchets de l’industrie atomique ou le pétrole dans l’Océan  –  et là on définit moins vite et moins « scientifiquement » les seuils d’intolérance  –  les immigrés, produits de la même gestion du capitalisme moderne, resteront pour des siècles, des millénaires, toujours. Ils resteront parce qu’il était beaucoup plus facile d’éliminer les Juifs d’Allemagne au temps d’Hitler que les maghrébins, et autres, d’ici à présent : car il n’existe en France ni un parti nazi ni le mythe d’une race autochtone!

    Faut-il donc les assimiler ou « respecter les diversités culturelles » ? Inepte faux choix. Nous ne pouvons plus assimiler personne : ni la jeunesse, ni les travailleurs français, ni même les provinciaux ou vieilles minorités ethniques (Corses, Bretons, etc.) car Paris, ville détruite, a perdu son rôle historique qui était de faire des Français. Qu’est-ce qu’un centralisme sans capitale ? Le camp de concentration n’a créé aucun Allemand parmi les Européens déportés.  La diffusion du spectacle concentré ne peut uniformiser que des spectateurs. On se gargarise, en langage simplement publicitaire, de la riche expression de « diversités culturelles ». Quelles cultures ? Il n’y en a plus. Ni chrétienne ni musulmane ; ni socialiste ni scientiste. Ne parlez pas des absents. Il n’y a plus, à regarder un seul instant la vérité et l’évidence, que la dégradation spectaculaire-mondiale (américaine) de toute culture.

    Ce n’est surtout pas en votant que l’on s’assimile. Démonstration historique que le vote n’est rien, même pour les Français, qui sont électeurs et ne sont plus rien (1 parti = 1 autre parti ; un engagement électoral = son contraire.

    Et plus récemment un programme  –  dont tous savent bien qu’il ne sera pas tenu  –  a d’ailleurs enfin cessé d’être décevant, depuis qu’il n’envisage jamais plus aucun problème important. Qui a voté sur la disparition du pain ? On avouait récemment ce chiffre révélateur (et sans doute manipulé en baisse) : 25% des « citoyens » de la tranche d’âge 18-25 ans ne sont pas inscrits sur les listes électorales, par simple dégoût. Les abstentionnistes sont d’autres, qui s’y ajoutent.

    Certains mettent en avant le critère de « parler français ». Risible. Les Français actuels le parlent-ils ? Est-ce du français que parlent les analphabètes d’aujourd’hui, Fabius (Bonjour les dégâts !) ou Françoise Castro (Ça t’habite ou ça t’effleure ?) ou B.-H. Lévy ? Ne va-t-on pas clairement, même s’il n’y avait aucun immigré, vers la perte de tout langage articulé et de tout raisonnement ? Quelles chansons écoute la jeunesse présente ? Quelles sectes infiniment plus ridicules que l’islam ou le catholicisme ont conquis facilement une emprise sur une certaine fraction des idiots instruits contemporains (Moon, etc.) ? Sans faire mention des autistes ou débiles profonds que de telles sectes ne recrutent pas parce qu’il n’y a pas d’intérêt économique dans l’exploitation de ce bétail : on le laisse donc en charge aux pouvoirs publics.

    Nous nous sommes faits américains. Il est normal que nous trouvions ici tous les misérables problèmes des USA, de la drogue à la Mafia, du fast-food à la prolifération des ethnies. Par exemple, l’Italie et l’Espagne, américanisées en surface et même à une assez grande profondeur, ne sont pas mélangées ethniquement. En ce sens, elles restent plus largement européennes (comme l’AIgérie est nord-africaine). Nous avons ici les ennuis de l’Amérique sans en avoir la force. Il n’est pas sûr que le melting-pot américain fonctionne encore longtemps (par exemple avec les Chicanos qui ont une autre langue). Mais il est tout à fait sûr qu’il ne peut pas un moment fonctionner ici, parce que c’est aux USA qu’est le centre de la fabrication du mode de vie actuel, le cœur du spectacle qui étend ses pulsations jusqu’à Moscou ou à Pékin ; et qui en tout cas ne peut laisser aucune indépendance à ses sous-traitants locaux (la compréhension de ceci montre malheureusement un assujettissement beaucoup moins superficiel que celui que voudraient détruire ou modérer les critiques habituels de « l’impérialisme »). Ici, nous ne sommes plus rien : des colonisés qui n’ont pas su se révolter, les béni-oui-oui de l’aliénation spectaculaire. Quelle prétention, envisageant la proliférante présence des immigrés de toutes couleurs, retrouvons-nous tout à coup en France, comme si l’on nous volait quelque chose qui serait encore à nous ? Et quoi donc ? Que croyons-nous, ou plutôt que faisons-nous encore semblant de croire ? C’est une fierté pour leurs rares jours de fête, quand les purs esclaves s’indignent que des métèques menacent leur indépendance !

    Le risque d’apartheid ? Il est bien réel. II est plus qu’un risque, il est une fatalité déjà là (avec sa logique des ghettos, des affrontements raciaux, et un jour des bains de sang). Une société qui se décompose entièrement est évidemment moins apte à accueillir sans trop de heurts une grande quantité d’immigrés que pouvait l’être une société cohérente et relativement heureuse. On a déjà fait observer en 1973 cette frappante adéquation entre l’évolution de la technique et l’évolution des mentalités : « L’environnement, qui est reconstruit toujours plus hâtivement pour le contrôle répressif et le profit, en même temps devient plus fragile et incite davantage au vandalisme. Le capitalisme à son stade spectaculaire rebâtit tout en toc et produit des incendiaires. Ainsi son décor devient partout inflammable comme un collège de France. » Avec la présence des immigrés (qui a déjà servi à certains syndicalistes susceptibles de dénoncer comme « guerres de religions » certaines grèves ouvrières qu’ils n’avaient pu contrôler), on peut être assuré que les pouvoirs existants vont favoriser le développement en grandeur réelle des petites expériences d’affrontements que nous avons vu mises en scène à travers des « terroristes » réels ou faux, ou des supporters d’équipes de football rivales (pas seulement des supporters anglais).

   Mais on comprend bien pourquoi tous les responsables politiques (y compris les leaders du Front national) s’emploient à minimiser la gravité du « problème immigré ». Tout ce qu’ils veulent tous c’est conserver leur interdit de regarder un seul problème en face, et dans son véritable contexte. Les uns feignent de croire que ce n’est qu’une affaire de « bonne volonté anti-raciste » à imposer, et les autres qu’il s’agit de faire reconnaître les droits modérés d’une « juste xénophobie ». Et tous collaborent pour considérer cette question comme si elle était la plus brûlante, presque la seule, parmi tous les effrayants problèmes qu’une société ne surmontera pas. Le ghetto du nouvel apartheid spectaculaire (pas la version locale, folklorique, d’Afrique du Sud), il est déjà là, dans la France actuelle : l’immense majorité de la population y est enfermée et abrutie ; et tout se serait passé de même s’il n’y avait pas eu un seul immigré. Qui a décidé de construire Sarcelles et les Minguettes, de détruire Paris ou Lyon ? On ne peut certes pas dire qu’aucun immigré n’a participé à cet infâme travail. Mais ils n’ont fait qu’exécuter strictement les ordres qu’on leur donnait : c’est le malheur habituel du salariat.

    Combien y a-t-il d’étrangers de fait en France ? (Et pas seulement par le statut juridique, la couleur, le faciès.) Il est évident qu’il y en a tellement qu’il faudrait plutôt se demander : combien reste-t-il de Français et où sont-ils ? (Et qu’est-ce qui caractérise maintenant un Français ?) Comment resterait-il, bientôt, des Français ? On sait que la natalité baisse. N’est-ce pas normal ? Les Français ne peuvent plus supporter leurs enfants : ils les envoient à l’école dès trois ans, et au moins jusqu’à seize, pour apprendre l’analphabétisme. Et avant qu’ils aient trois ans, de plus en plus nombreux sont ceux qui les trouvent « insupportables » et les frappent plus ou moins violemment. Les enfants sont encore aimés en Espagne, en Italie, en Algérie, chez les Gitans. Pas souvent en France à présent. Ni le logement ni la ville ne sont plus faits pour les enfants (d’où la cynique publicité des urbanistes gouvernementaux sur le thème « ouvrir la ville aux enfants »). D’autre part, la contraception est répandue, l’avortement est libre. Presque tous les enfants, aujourd’hui, en France, ont été voulus  – mais non librement ! L’électeur-consommateur ne sait pas ce qu’il veut. Il « choisit » quelque chose qu’il n’aime pas. Sa structure mentale n’a plus cette cohérence de se souvenir qu’il a voulu quelque chose, quand il se retrouve déçu par l’expérience de cette chose même.

    Dans le spectacle, une société de classes a voulu, très systématiquement, éliminer l’histoire. Et maintenant on prétend regretter ce seul résultat particulier de la présence de tant d’immigrés, parce que la France « disparaît ». Comique ! Elle disparaît pour bien d’autres causes et, plus ou moins rapidement, sur presque tous les terrains.

    Les immigrés ont le plus beau des droits pour vivre en France : ils sont les représentants de la dépossession et la dépossession est chez elle en France, tant elle y est majoritaire et presque universelle. Les immigrés ont perdu leur culture et leurs pays, très notoirement, sans pouvoir en trouver d’autres. Les Français sont dans le même cas, et à peine plus secrètement.

    Avec l’égalisation de toute la planète dans la misère d’un environnement nouveau et d’une intelligence purement mensongère de tout, les Français. qui ont accepté cela sans beaucoup de révolte (sauf en 1968) sont malvenus à dire qu’ils ne se sentent plus chez eux à cause des immigrés ! Ils ont tout lieu de ne plus se sentir chez eux, c’est très vrai. C’est parce qu’il n’y a plus personne d’autre, dans cet horrible nouveau monde de l’aliénation, que des immigrés.

Il vivra des gens sur la surface de la terre, et ici même, quand la France aura disparu. Le mélange ethnique qui dominera est imprévisible, comme leurs cultures, leurs langues mêmes. On peut affirmer que la question centrale, profondément qualitative, sera celle-ci : ces peuples futurs auront-ils dominé, par une pratique émancipée, la technique présente, qui est globalement celle du simulacre et de la dépossession ? Ou, au contraire, seront-ils dominés par elle d’une manière encore plus hiérarchique et esclavagiste qu’aujourd’hui ? Il faut envisager le pire, et combattre pour le meilleur. La France est assurément regrettable. Mais les regrets sont vains.                                            Guy Debord
 

    Après cela nous espérons que vous savez tout, ou presque, sur la Nouvelle Gauche et sur l'Internationale Situationniste. Mais afin que vous sachiez véritablement tout sur tout, nous ajouterons qu'en conclusion de cette intéressante conférence sur la "critique de l'autorité", le directeur de l’Institut Historique Allemand, non sans esprit, a demandé à l’assistance de ne pas faire la "critique de son autorité" s'exerçant sur l’accès réservé au buffet de clôture.

Frédéric Sausse

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