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Claudia Garnier et Joseph Morsel

Claudia Garnier et Joseph Morsel

Apparemment on n’aime pas trop les reporters à l’Institut Historique Allemand. Le service d’accueil (ainsi nommé) a refusé notre inscription au motif que la manifestation était “réservée aux scientifiques” (sic) sans bien sûr s’enquérir au passage de notre formation. Nous nous sommes alors tourné vers la chargée de relation presse, avec laquelle nous avions de bonnes relations, mais cette dernière, démissionnaire, nous a fait rebondir sur un service de presse intérimaire, visiblement sans expérience, qui a confirmé l’exclusion... “Errare humanum est, perseverare diabolicum” ! Le jour venu cependant, il ne nous a pas été difficile de traverser cet écran de fumée et de jouer les journalistes indésirables dans la grande tradition des Gunter Walraff ou d’autres, à la différence notable près que, contrairement à lui, nous ne risquions rien et n’avions malheureusement pas de contenu bien sensationnel à révéler (encore que) sinon, en passant, cette situation plutôt cocasse d’un blacklistage qui ne dit pas son nom pour bloquer l’accès à une conférence traitant précisément de ce sujet ou d’un sujet analogue. Mais nous ne leur en voulons pas du tout de ce bizarre ostracisme qui nous a fourni l’occasion de nous amuser un peu et de nous rappeler des souvenirs. Bien qu’il soit quand même étonnant qu’il faille manoeuvrer pour pouvoir rapporter un contenu aussi bon chic bon genre sur le plan intellectuel que celui-là. Mais c’est ainsi !

Il s’agissait donc de la conférence du jeudi 1er juin tenue par Claudia Garnier, sur le thème « De la marginalisation à la mort sociale. Pratiques de l’exclusion dans des sociétés médiévales » complété par les commentaires de Joseph Morsel, dont voici le résumé préalable : “Dans la société médiévale, les comportements déviants dans la sphère sociale, politique ou religieuse sont souvent punis d’une exclusion temporaire ou définitive de la communauté (excommunication, bannissement). Dans certains cas, l’exclusion peut aller jusqu’à déclarer décédée la personne condamnée. Celle-ci ne subit cependant pas une mort physique, mais est plutôt soumise à un destin qu’on peut qualifier de “mort sociale“. L’exposé s’efforcera de saisir différents aspects de l’exclusion et d’examiner la genèse de formes spécifiques d’exclusion, selon des ordres politiques, sociaux et religieux donnés. Il abordera également les modèles de communication correspondants, par lesquels le processus s’exprime (par exemple les formes d’expression verbales de l’exclusion et ses formes non verbales et symboliques). Dans un dernier temps, il s’intéressera aux stratégies d’interprétation par lesquelles une culture donnée justifie le rejet et la répression.”

La présentation s’est appuyée sur une très riche bibliographie et le sujet est tellement vaste qu’il est difficile d’y tracer une ligne directrice de simplification. Mais nous retiendrons qu’entre le moyen âge et notre époque il existe à la fois des différences profondes et des analogies. Et il a été rappelé que le Moyen Âge fonctionnait sur l’analogie, avec pour exemple le bannissement, très pratiqué, qui constituait bien sûr une mort symbolique. C’est un exemple où le Moyen Âge fonctionnait à l’inverse de l’époque moderne car on y était emprisonné seulement dans l’attente d’un procès, la peine prononcée n’étant jamais l’enfermement mais plutôt le bannissement quand ce n’était pas quelque chose de beaucoup plus douloureux. C’est la révolution qui a fait de l’incarcération une peine. Donc, d’un côté on enferme et de l’autre on expulse. Autre analogie le bannissement spirituel que constituait l’excommunication, laquelle n’était d’ailleurs que la version terrestre de la damnation.

le Miroir des Saxons : premier grand texte juridique du monde germanique écrit en allemand –  Le destin du corps

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L’excommunication était la peine canonique la plus ancienne du christianisme, apparue chez les premiers chrétiens par une exclusion de l'assemblée eucharistique qui n’était, puisque les premiers chrétiens étaient des juifs, que la reprise de la pratique juive de l'exclusion de la synagogue qu’on justement subis ces premiers chrétiens obligés ainsi de prendre conscience de leur spécificité. La communion chrétienne n'est pas seulement l’union juive à une communauté de fidèles mais aussi au corps du Christ. C’est pourquoi on se souciait tout particulièrement du destin du corps, voué à la résurrection, en entretenant une cohorte d’exclus : les juifs pour commencer, bien sûr, mais aussi toutes sortes de parias, dont en particulier les comédiens. On se souvient que, à la sortie du Moyen Âge, Molière, du fait qu’il était comédien, a été enterré nuitamment, presque clandestinement, et profondément la terre chrétienne ne pouvant recevoir sa dépouille malgré la protection de Louis XIV.

Pendant toute cette période l’excommunication était politique et l’on peut pousser l’analogie jusqu’à notre époque où le politiquement correct met en place des formes modernes d’excommunication. Le bannissement a lui aussi une forme très moderne, au coeur même de l’entreprise où l’on met parfois les gens “au placard” (selon l’expression consacrée) ce qui est évidemment une “mort sociale” mais qui peut aussi, dans les cas les plus graves, mener à la mort physique. En conclusion, la différence fondamentale entre le Moyen Âge et l’époque moderne est qu’au Moyen Âge toutes les formes d’exclusion : physique, sociale ou spirituelle, étaient normales, voire nécessaires et pratiquées sans état d’âme alors que maintenant elles sont dénoncées à tous les niveaux, comme un phénomène honteux et socialement nuisible. Ce qui, n’empêche nullement qu’elles ne soient toujours pratiquées, comme nous l’avons décrit plus haut, elles le sont simplement de manière inconsciente, dans le déni le plus total de leur signification, ce qui rend peut-être les choses pires encore pour ceux qui en sont victimes.

Joseph Rouletabille

Tag(s) : #Article de presse

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