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Les affiches des expositions

Les affiches des expositions

Pour ceux de nos lecteurs qui ne font pas partie des 600 000 visiteurs de l’exposition « Magritte. La Trahison des images » du Centre Pompidou (qui a fermé ses portes en janvier dernier) cet article longuement mûri est l’occasion de se rattraper quelque peu, du moins nous l’espérons. C’est d’autant plus nécessaire que le Centre Wallonie-Bruxelles, dont la salle d’exposition se trouve juste en face du Centre Pompidou de l’autre côté de l’esplanade, présentait l’exposition « Images et Mots depuis Magritte » regroupant plusieurs peintres, et en particulier Jacques Lennep dont la « Peinture casse pipe » est une allusion directe à la « La Trahison des images ». Donc, alors que le Centre Pompidou rendait hommage à René Magritte avec cette exceptionnelle rétrospective, le Centre Wallonie Bruxelles s’intéressait à ses successeurs. Son exposition s’ouvrait sur le manifeste « Les Mots et les Images » publié par Magritte en 1929, pour promouvoir les différents mouvements artistiques francophones croisant pensée plastique et pensée littéraire.

Dans le cadre de ces deux expositions, le Centre Wallonie-Bruxelles organisait aussi un colloque international « Images et Mots depuis Magritte » les 11 et 12 janvier, dont le but était de mettre en lumière la relation étroite entre le peintre, le langage et les images, suivant le fil conducteur initié par son manifeste. Il a rappelé les résonances artistiques actuelles de cet écrit fondateur, qui continue à compter pour de nombreux artistes. Michel Baudson, le commissaire de l’exposition « Images et Mots depuis Magritte » a accueilli, lors de deux soirées, Didier Ottinger, le commissaire de l’exposition « Magritte, La trahison des images » du Centre Pompidou et, dans le prolongement de l’exposition « Images et Mots » présentée en Chine en 2012 avec des artistes belges et chinois, le professeur Zhu Qingsheng de l’université de Pékin, président du Comité Internationale d’Histoire de l’Art et rédacteur en chef de l’Annuel d’art contemporain de Chine, sous le pseudonyme de LaoZhu, en référence au fameux sage chinois contemporain de Confucius.Né dans le Hainaut, près de la frontière française, René

Magritte (1898-1967) a été très influencée par l’avant-garde : futurisme, cubisme, expressionnisme, et en 1923 par De Chirico, s’approchant ainsi des surréalistes pour entrer ensuite en contact avec André Breton et le groupe parisien. À partir de 1936, sa peinture abandonne les espaces métaphysiques chers à De Chirico pour produire une atmosphère d’étrangeté et de mystère paradoxalement basée sur une quantité d’objets familiers, représentés avec simplicité et froideur mais de manière à bouleverser ce qu’ils nous suggèrent normalement. Magritte dépouille les objets du quotidien de leur signification habituelle, ses images résistent aux interprétations communes et dénoncent l’ambiguïté de la représentation dans l’art : l’image trompeuse du monde, comme il s’en explique « L’art de peindre, tel que je le conçois représente des objets, de telle manière qu’ils résistent aux interprétations habituelles » Magritte avait commencé à travailler dans la publicité où il avait pu se familiariser avec l’efficacité trompeuse des images.

Magritte autoportraits – pour finir dans la pipe où Magritte se fume lui-même

Magritte autoportraits – pour finir dans la pipe où Magritte se fume lui-même

Mais alors que Magritte est généralement désigné comme surréaliste, certains contestent fortement cette qualification. Or, en effet, le surréalisme n’évoque pas un imaginaire pur, mais se penche sur le monde de et du rêve. Et, contrairement à la plupart des surréalistes, Magritte rejette la psychanalyse : l’art n’a pas besoin d’interprétations mais de commentaires. Ses tableaux sont des jeux intellectuels, des rébus qui questionnent la réalité et sa perception habituelle. La peinture devient un moyen d’approfondir la connaissance du monde et de ses mystères. A contrario, Paul Delvaux l’autre grand peintre surréaliste belge, se répand en images de l’inconscient, principalement érotiques. Ses nus féminins montrent des êtres fantomatiques, aveugles au monde gelé et glacé qui les entoure, et uniquement vivant de leur étrange regard intérieur. Chez Magritte « Le Regard Intérieur » est un tableau où les rapports d’échelle se transforment pour donner qu’une feuille, remplie d’oiseaux, se prenne pour l’arbre tout entier.

Surnommé –  le peintre philosophe – Magritte a entretenu une abondante correspondance avec les philosophes connus notamment Michel Foucault à la suite de la publication de « Les Mots et les choses » en 1966 qui développe l’idée que les mots et les choses ne peuvent pas simplement être réduites les unes aux autres. Et, en hommage au « peintre-philosophe » six ans après sa disparition, Michel Foucault publiera « Ceci n’est pas une Pipe » en 1973 pour reprendre le titre de Magritte qui l’expliquait ainsi : « Si j’avais écrit ceci est une pipe, j’aurai menti. » et, dès 1923, « La forme ne m’intéresse pas, je peins des idées ».

Il est vrai que la tradition philosophique de Platon, basé sur la seule réalité des idées, exprime un certain mépris pour les images et si quelque chose ne peut être surréaliste c’est bien la philosophie. Mais Magritte pose aussi un œil critique sur cette conception de la philosophie coupée du monde sensible alors que le peintre est lié à la réalité pratique de son travail de la matière. Il remet en cause la hiérarchie entre mots et images, poésie et peinture tout en s'interrogeant sur l'illusion de la peinture, sur le rapport de l'art au réel.

« Ceci n’est pas une pipe » ! (voir : Ceci n'est pas un blog ! article saga6t du 6 octobre 2016) cette remise en cause de la représentation, visait à souligner le caractère illusoire de la peinture réaliste. L’oeuvre fait allusion à l’article d’André Breton et Paul Éluard de la même année, dans lequel ils déclaraient que « la poésie est une pipe », situant l’écriture, en particulier poétique, au sommet de la création artistique, que donc la peinture ne parviendrait pas à égaler. A sa façon, Magritte va dans le même sens, son tableau « La Reproduction interdite » de 1937, montre un homme de dos regardant un miroir, qui ne reflète pas le visage de l’homme mais son dos. De la même manière, la peinture n’est pas un miroir de la réalité.

La trahison de la pipe par Magritte et consors

La trahison de la pipe par Magritte et consors

Le tableau « La Trahison des Images » représente de la façon la plus réaliste qui soit une pipe, en bois, sur un fond beige, mais la légende manuscrite interne « Ceci n'est pas une pipe » pose un paradoxe qui devient une énigme. Et contrairement à des tableaux comme : La reproduction interdite, Les valeurs personnelles, et autres... comme ici ce que l’on croit voir est un objet banal représenté sans association ni ambiguïté : si ce nʼest pas une pipe, alors quʼest-ce c’est ?

La réponse est dans l'intention de Magritte de montrer que sa représentation n’est pas l’objet : ce qui représente une pipe nʼest pas la pipe elle-même – comme l’avait expliqué le peintre, on ne peut la bourrer ni la fumer comme un vrai pipe, c’est seulement une image. C’est donc assez clair : ce que lʼon voit nʼest pas la réalité, comme dans la caverne platonicienne, mais ici les images projetées sont les représentations artistiques. Les images nous trahissent, il faut donc s’en méfier. Pour exprimer sa méfiance Magritte donne à ses tableaux des titres énigmatiques, qu’on pourrait croire pris au hasard, mais qui posent un point d’interrogation sur lʼimage et le statut de lʼœuvre dʼart.

Le jeu de la représentation problématique, une fois ouvert, se révèle inépuisable « Ceci n'est pas une pipe » à fait florès et se prête à toutes les interprétations, toutes les déclinaisons. Les tableaux autour de ce thème fondateur se multiplient. Et de « Ceci n'est pas une pipe » on passe à « Ceci n'est pas un tuyau » puis à « Ceci n'est pas une pomme » ce qui entraîne à sa suite « Ceci est une pipe » mais en revanche « Ceci n'est pas une fellation » pour finir par un pur et simple « Ceci est une pipe » et la boucle est bouclée.

A la fin de sa vie, Magritte sculptait autant qu’il ne peignait. Il a mêlé les deux activités avec une série de sculptures qui s’inspirent d’oeuvres classiques, en ajoutant certaine originalité grâce à des rajouts de couleurs cà et là. Les Menottes de Cuivre (1931) constituent la première et la plus célèbre réinterprétation surréaliste de la Vénus de Milo. D’autres suivront. Son ami, le poète surréaliste belge d'expression française, Scutenaire dira de lui : « Magritte préfère une belle femme à une belle statue et une belle statue a une belle femme. » Nous sommes avec lui dans une logique conjonctive, celle du « et » qui s’oppose à la logique exclusive du « ou ». Cela le rapproche de Duchamp le créateur de l’art conceptuel.

Magritte au travail – Le vélo de Minus déroulé

Magritte au travail – Le vélo de Minus déroulé

A la fin de sa vie, Magritte sculptait autant qu’il ne peignait. Il a mêlé les deux activités avec une série de sculptures qui s’inspirent d’oeuvres classiques, en ajoutant certaine originalité grâce à des rajouts de couleurs cà et là. Les Menottes de Cuivre (1931) constituent la première et la plus célèbre réinterprétation surréaliste de la Vénus de Milo. D’autres suivront. Son ami, le poète surréaliste belge d'expression française, Scutenaire dira de lui : « Magritte préfère une belle femme à une belle statue et une belle statue a une belle femme. » Nous sommes avec lui dans une logique conjonctive, celle du « et » qui s’oppose à la logique exclusive du « ou ». Cela le rapproche de Duchamp le créateur de l’art conceptuel.

Presque aussi connu que celui de la pipe, le tableau « Les vacances de Hegel » de 1958, le mariage du verre et du parapluie est une démonstration du procédé de Magritte de construction associative : partant de l’eau incarnée dans le verre, il doit y rapprocher un autre objet... ça tombe sur le parapluie ! Le résultat est surréaliste mais l’association est logique. Magritte s’explique du titre « je crois que Hegel aurait aimé cet objet qui a deux fonctions contraires : repousser et contenir de l’eau ; cela l’aurait sans doute amusé comme on peut l’être en vacances ! »

Les vacances de Hegel par Magritte et consors

Les vacances de Hegel par Magritte et consors

 « Les vacances de Hegel » n’est pas un exploit technique. C’est un choc logique qui vient bousculer notre conception des rapports entre objets : un verre d’eau est posé sur le dos d’un parapluie ouvert en lieu et place de sa pointe constituant in fine un seul objet. Le verre contient l’eau, le parapluie la repousse et la pluie est ici inutile, il reste la sécheresse de l’idée de la dialectique – les deux mouvements contraires sont illustrés par ces objets du quotidien qui s’articulent comme les mots dans une phrase. « Les vacances de Hegel, c’est la Phénoménologie de l’Esprit en bande dessinée, dans la même veine que Michel Tournier qui en avait fait un roman narrant les grandes vacances de Robinson Cusoé dans les limbes du Pacifique  –  ainsi c’est l’idée philosophique qui se met en vacance, comme dans les tableaux de Magritte.

Frédéric Sausse

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