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II y a des jours où on a le cul entre deux, voir trois, quatre chaises ! C'est quand des évènements intéressants sont programmés le même jour, à la même heure, à la même cité, celle qu’on nomme Universitaire Internationale de Paris.

Mais voilà, le soir du 16 février dernier, au Collège d'Espagne, au vernissage de l'exposition L'"ATTENTE" de Carolina Cruz Guimarey, on se retrouve non pas entre, mais derrière des chaises et les culs de ceux qui y sont assis : sur les photos exposées il y a chaque fois un homme vu de dos, assis sur une chaise en bois - un homme regardant droit devant lui, contemplant une forêt, des immeubles, un étang…

Comme dans d'autres parcs, on cherche vainement des chaises à la cité-u et rares sont ceux qui en apportent. Au jardin du Luxembourg, par contre, on en trouve plein. Mais des chaises de jardins en fer, adaptées à cet espace à ciel ouvert, mais néanmoins clôturé par une grille tout autour. La chaise fait partie des meubles qui meublent d'ordinaire nos immeubles. L'homme sur sa chaise en bois, par sa position assise et par sa contemplation supposée, fait de son entourage un intérieur, un tableau, un papier peint. Ce que pour nous, à première vue, est un dehors, la nature, un espace ouvert - pour lui est devenu un univers fermé, une chambre où l'on s'assoit sur une chaise en bois.

Ayant médité l'effet produit par le regard supposé de l'occupant des chaises, je me suis rappelé une toile de Caspar David Friedrich où l'on voit un paysage romantique et, comme sur les photos exposées, au milieu du premier plan, le dos d'un homme qui regarde ce paysage. Mais là le contemplateur était debout avec sur la tête un chapeau de style également romantique. Donc, l'originalité de ces photos de l'exposition de Carolina réside bien dans la position assise sur une chaise du contemplateur.

La chaise est une prothèse souvent superflue de nos jambes, de nos pieds. C'est un grand paradoxe que nous abattions les arbres pour en fabriquer au lieu d'attendre que les arbres tombent naturellement pour nous offrir une assise gratuite ! Je soupçonne que le contemplateur sur les photos de Caroline est en train se méditer précisément ce paradoxe-là ! Raison pour laquelle elle a souvent choisi de le placer devant une forêt, un groupe d'arbres.

Ou bien l'occupant de la chaise se trouve-t-il chez lui, les yeux fermés devant un mur. Et ce qu'il semble regarder est juste le souvenir d'une promenade ou le fruit de l'imagination suite à la lecture d'un chapitre d'un roman. En fait, nous savons si peu sur celui qui a un siège dans ces photos ! Normalement on siège dans une institution, matérialisée par un bâtiment, souvent costau, - ce qui veut dire que pendant certaines séances on y trouve une chaise réservée à son intention. Le fait de s'asseoir dessus confère certains droits, sans que l'on soit sûr de retrouver la même chaise à chaque séance.

Nous ne pouvons même pas dire avec certitude si ce contemplateur est un homme ou une femme qui est assise. Pensez aux multiples étudiantes qu'on voit traverser le parc de la cité-u en courant et qui finissent par avoir le dos tellement musclé que la faiblesse liée à leur sexe ne se voit plus. Si, par-dessus le marché, elles ont les cheveux raz comme les garçons (ce qui n'est pas rare non plus), alors il ne leur reste plus que le rouge à lèvres pour marquer leur appartenance.

La chaise est une prothèse également pour le dos, car elle possède, contrairement au tabouret, un dossier permettant aux muscles du dos de se reposer. Contrairement au banc - sorte de chaise collective - la chaise individuelle peut avoir des dossiers très différents. Sur les photos tu vois un dossier quelconque que tu as l'habitude d'avoir dans le dos quand tu attends ton tour dans une administration. Le dossier peut aussi croître ! Ainsi, quand tu fréquente hardiment pendant de longues années ta chaise de bureau, tu vas un jour être promu ! Et tu seras ému, car dorénavant ton dos s'appuiera sur un dossier de dimensions bien plus importantes. Et si vous - toi et ton dossier - continuez à être promu et à monter, un jour tu finiras à être intronisé quelque part ! Mais, du coup, tu ne te retrouveras plus sur une chaise, mais sur un trône, un fauteuil de chef, un siège présidentiel... Ou bien certains finiront par occuper une chaire - un trône invisible, un peu comme celui de Dieu...

Mais revenons à nos photos ! Le choix de cette chaise tout à fait ordinaire est probablement aussi un clin d'oeil de la photographe aux parents d'un enfant hyperactif qui bouge perpétuellement au lieu de se faire tranquillement enfoncer son socle de culture générale dans sa petite crâne. Les photos disent à la maman : allez ! Prenez le petit par la main ! Au papa : mettez une chaise sur le dos. Au deux : Marchez ! Marchez jusqu'à ce que votre petit soit vraiment fatigué. Là vous lui offrez la chaise - qu'il apprendra aussitôt à apprécier. Par ailleurs, je vous conseille un modèle pliable pour cette thérapie-là. Je ne crois pas que les chaises pliables soient inconnues en Espagne. Au contraire ! Une humble chaise domestique est le seul choix à pouvoir produire le puissant renversement du dehors et du dedans qui nous a frappé dans cette exposition !

J'arrête là. Je ne veux pas trop m'avancer dans une discipline que dorénavant nous sommes en droit de nommer "chaisologie". Les centaines d'étudiants et chercheurs de la cité-u doivent bien sentir ce qui est en jeu. J'espère qu'il en aura parmi eux ceux qui prendrons ma relève pour donner à la chaisologie une solide assise scientifique et empirique.

Un grand merci au du Collège d'Espagne, ce haut lieu d'une création artistique de nous avoir montré ces photos !

Les chaises – par Ulrich Stoeckel
Tag(s) : #Article de presse

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