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Orchestre Crescendo

Orchestre Crescendo

Le concert du samedi 19 mars à la Maison du Brésil s’intitulait : A voz do Morro, ou la voix de la colline – une histoire de la musique des favelas. C’était au départ le projet de quatre étudiants de Paris 7 : Clara Basuyau, Oswaldo Carvalho, Guillaume Moll, Jessica Stephan, de l’association Politik’Art – Paris-Diderot, avec, comme envie première, une valorisation de la musique des favelas, une musique souvent méprisée au Brésil, comme ce fut le cas autrefois du tango en Argentine. Alors, avec le concourt de la Fédération Française Pour l’UNESCO ces étudiants ont décidé d’organiser un concert afin de mieux faire connaître ces rythmes particuliers issus des favelas. Cet événement musical propose en même temps une réflexion sur les inégalités sociales, les discriminations et l’importance de l’art comme catharsis. Deux ensembles ont joint leur force et leur talent pour lui donner corps : d’une part les musiciens brésiliens de Sambacadémia : Jérôme Boumendil, Rodrigo de Oliveira, Jean-Christophe Jacquin, David Santinho et Erivelton Silva, (résidant en France) et d’autre part les très jeunes musiciens de l’Orchestre de Jeunes Alfred Loewenguth, qui en alternance ont mené le concert crescendo puisque aussi bien c’est de leur nom qu’il s’agit : “Orchestre Crescendo” (Orchestre de Jeunes Alfred Loewenguth) Chef d’orchestre : Guillaume Moll. Violons 1 : Thierry Adorson, Caroline Chauve, Natacha fau-Guegan, Lou joly. Violons 2 : Clémence Balian, Annaël Bloit, Basile Dumont-Dubouchet, Cyprien Laruelle, Alex Loney. Violons 3 : Charlotte Bendanbi, Axel Tran, Fabien Wang-Shaoxiong.
Violoncelles : Cyprien Fau-Guegan, Aurélien Seghers-Geschwind, Elias Vever. Flûtes : Hélèna Cairat, Lya Magnan-Ayyadi, Alice Meulenbelt-Zumer, Delphine Salameh. Hautbois : Olivier Peyronnet.
Crescendo : Seija-Rosa Teitelbaum, Trompette : Pierre-Bruno Marchal.

Les deux ensembles apportaient chacun un style d’interprétation et les deux se complétaient bien pour nous faire apprécier des morceaux dont certains n’étaient pas inconnus du public français. Au programme :
Pelo telefone, Donga
Alvorada, Cartola
Singelo menestrel, Guará
Zéro do caroço, Seu Jorge
A voz do morro, Zé Keti
Você abusou, Antônio Carlos et Jocafi
Argumento, Paulinho da Viola
Pra que discutir com madame ?, Haroldo Barbosa et Janet de Almeida
Rap de felicidade, Cidinho et Doca
Rap do Silva, Bob Rum
Quero te encontrar, Claudinho et Buchecha
Burguesinha, Seu Jorge
Mina do Condominio, Seu Jorge
Meu lugar, Arlindo Cruz
Poder da Criaçao, Paulo César Pinheiro

Frédéric Sausse

DOCUMENT : POUR ALLER PLUS LOIN
(par Clara Basuyau, Oswaldo Carvalho, Guillaume Moll et Jessica Stephan. Etudiants en Politiques Culturelles)
A voz do morro / la voix de la colline : une histoire de la musique des favelas
. Une histoire entre passion amoureuse et passion du Brésil
Le funk Nosso sonho du duo Claudinho & Buchecha est une déclaration d’amour. Dans le langage hyperbolique propre aux amoureux, le poète promet qu’il aimera sa muse « n’importe où » et énumère le nom de 46 quartiers et lieux de la ville de Rio de Janeiro et de ses environs où ont lieu des « bailes funk » (fête funk). Tous ces quartiers sont pauvres, et beaucoup se situent dans des favelas ; la plupart de ces endroits n’avaient jamais été mentionnée dans une chanson et encore moins dans une chanson d’amour. Néanmoins, Nosso sonho fut un grand succès en 1996 au Brésil et l’album a reçu un triple disque de platine. Vingt ans plus tard, dans les « bailes » à Rio, dans les boîtes de nuits chics et onéreuses, ou encore dans les fêtes de mariage, partout au Brésil, tout le monde chante par coeur ces paroles.
Claudinho & Buchecha sont donc allés ajouter à la cartographie musicale brésilienne des quartiers dont on n’entend parler que lorsque la guerre des trafiquants de drogues est mentionnée à la télévision ou dans la presse. Il s’agit là d’une grande réussite, compte tenu du fait que le pays est en tête des listes des inégalités sociales dans le monde. Selon l’OCDE, en 2008, 10% des Brésiliens les plus riches gagnaient 50 fois plus que les 10% les plus pauvres – un record mondial. La misère et l’absence des services les plus élémentaires de l’État hantent les favelas à Rio de Janeiro depuis des décennies.
. Une situation révélatrice de discriminations
Mais la réussite d’un musicien qui habite ces lieux de misère n’est pas considérée comme un triomphe : à l’inverse, cette musique est très souvent critiquée, stigmatisée, à l'image des personnes qui la produisent. Les inégalités sociales brésiliennes se trouvent reflétées dans la musique. Tandis que le funk connaît une légion de critiques, malgré son important et improbable succès commercial, les genres créés par l’élite, comme la Bossa Nova, sont très souvent associés au bon goût, à la fine fleur de la culture nationale. Ironiquement, la Bossa Nova est un sous-genre de la Samba, la grande musique dite de l’identité nationale brésilienne, qui fut pourtant elle aussi critiquée et stigmatisée dans les premières décennies du XXe siècle. Les « rodas de samba » étaient même interdites par la police dans les favelas, à l’exemple des « bailes funk » actuels.
Les artistes de la Samba hier, et du funk aujourd’hui, sont des chroniqueurs du quotidien des favelas à Rio de Janeiro. En revanche, si les « sambistas » des années 1910 et 1920 en donnent une description plutôt idyllique, les paroles du funk évoquent, depuis les années 1990, la violence et la misère des favelas. A travers l’écoute de ces chansons, il est possible d’entrevoir le processus de légitimation que la Samba a connu, jusqu’à devenir « La » musique brésilienne. En 1956, Haroldo Barbosa et Janet de Almeida ont écrit la Samba Pra que discutir com a madame ? qui ironisait au sujet de la critique musicale Magdala da Gama de Oliveira, grande détractrice de la samba :
Madame dit que la race ne s’améliore pas
Et qu’au contraire, la vie se dégrade à cause de la Samba
Madame dit que la Samba c’est le péché
Et qu’on devrait en finir avec elle
Il faut en finir avec la Samba
Madame n’aime pas qu’on danse la Samba
. Sortir des discriminations par un processus de légitimation
Un chapitre important de ce processus de légitimation de la Samba se passe à Paris, en 1922, quand le groupe de musique brésilienne Les Batutas se produit dans les boîtes de nuit, dans les fêtes et les soirées parisiennes, durant près de six mois. Le groupe était dirigé par Pixinguinha, et les chansons composées par Donga, l'auteur de la chanson Pelo telefone : la première Samba enregistrée. Le chercheur Menezes Bastos explique que « Leur séjour à Paris est un épisode peu connu de l'histoire de la musique brésilienne, et a d'importantes conséquences pour la carrière de Pixinguinha et le succès de cette chanson »*. Entre apologistes et détracteurs, la Samba a surmonté les stigmates et représente aujourd’hui la musique de l’identité nationale au Brésil.
Le funk subit aujourd’hui un processus analogue. La Samba a conquis sa place au panthéon de la musique brésilienne, mais les favelas sont encore miséreuses, et la musique qui y est produite est toujours stigmatisée. Les chroniqueurs du quotidien militent toujours pour la reconnaissance de l’art produit dans les favelas : « C’est de la musique des noirs, des « favelados », mais quand on l’écoute tout le monde bouge », affirment Amilcka et Chocolate dans le funk Som de preto. Dans le classique Rap Da felicidade, Cidinho et Doca demandent : « Tout ce que je veux c'est être heureux, marcher en toute sécurité dans la favela où je suis né ». Selon Jacques Rancière, « l’artiste est celui qui raconte ce qui pourrait se passer » et si la prophétie des « funkeiros » se réalise, le Brésil sera sans doute un pays moins marqué par les inégalités.

Sambacadémia

Sambacadémia

Tag(s) : #Article de presse

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